UN PETIT BOUT DE LA SYMPHONIE INACHEVÉE


La Symphonie Inachevée du SCV : Une Révolution dans l’Agriculture Durable

Introduction : L’Homme derrière l’Innovation

Lucien Séguy, ingénieur agronome et chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), est une figure emblématique dans le domaine de l’agriculture durable. Sa carrière s’est distinguée par des travaux novateurs sur les systèmes de culture et de gestion des sols, notamment à travers le développement et la promotion des Systèmes de Culture sur Couverture Végétale (SCV). Ces pratiques, adaptées aux conditions tropicales et subtropicales, ont marqué un tournant dans l’agriculture durable mondiale.


1. Une expertise internationale reconnue

Lucien Séguy a travaillé dans de nombreux pays, notamment au Brésil, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud-Est et dans les Caraïbes. Ces expériences lui ont permis d’adapter et de perfectionner les systèmes de culture sur couverture végétale (SCV) à différents contextes climatiques, socio-économiques et culturels.

Son approche s’appuie sur une compréhension approfondie des réalités locales des petits producteurs, qu’il a intégrées pour proposer des solutions pragmatiques et durables.


2. Une approche transdisciplinaire

Séguy a su combiner plusieurs disciplines scientifiques dans ses travaux, allant de l’agronomie classique à l’agroécologie, en passant par la biologie des sols, l’économie rurale et l’écologie. Cette approche systémique lui a permis d’aborder l’agriculture comme un écosystème complet, reliant les sols, les plantes, les micro-organismes et les communautés humaines.


3. Contributions scientifiques et publications

Lucien Séguy est l’auteur de nombreuses publications scientifiques et techniques, qui ont influencé les chercheurs, les décideurs politiques et les agriculteurs. Il a également contribué à des ouvrages de référence sur l’agriculture durable, souvent utilisés comme base pour former de nouvelles générations d’agronomes.

Parmi ses publications les plus marquantes, certaines mettent en lumière l’efficacité des SCV dans l’amélioration des rendements agricoles, la conservation des ressources naturelles et l’atténuation des impacts des changements climatiques.


4. Collaboration avec des agriculteurs locaux

Un des aspects les plus marquants de son travail est son engagement direct auprès des agriculteurs. Plutôt que de proposer des solutions « clé en main », Séguy a collaboré avec les producteurs pour co-construire des systèmes agricoles adaptés à leurs besoins spécifiques.

Grâce à ses efforts, de nombreux agriculteurs ont adopté des pratiques durables qui leur ont permis d’améliorer leur productivité tout en protégeant leurs sols et leurs ressources.


5. Reconnaissance et distinctions

Au fil de sa carrière, Lucien Séguy a été reconnu pour son influence dans le domaine de l’agriculture durable. Bien qu’il ait été discret sur les récompenses, il est considéré comme une référence mondiale en matière de conservation des sols et d’agroécologie tropicale.


6. Son rôle pionnier dans l’agriculture de conservation

Lucien Séguy est souvent décrit comme un pionnier de l’agriculture de conservation, particulièrement dans les zones tropicales où les défis sont exacerbés par l’érosion des sols, les cycles climatiques intenses et la pression sur les ressources naturelles.

Il a démontré que les SCV peuvent non seulement restaurer la fertilité des sols appauvris, mais aussi fournir une alternative aux pratiques destructrices comme le brûlis ou le labour intensif.


7. L’héritage éducatif

Au-delà de ses travaux techniques, Lucien Séguy a joué un rôle de mentor pour de nombreux jeunes chercheurs et professionnels de l’agriculture. Il a encouragé la formation de nouvelles générations d’agronomes qui poursuivent aujourd’hui ses efforts pour promouvoir des pratiques agricoles durables.


8. Un engagement visionnaire face aux défis globaux

Séguy a anticipé les grands défis de l’agriculture mondiale bien avant qu’ils ne deviennent des priorités internationales : la dégradation des sols, les impacts des changements climatiques, et la sécurité alimentaire. Ses recherches et son engagement ont contribué à façonner les débats actuels autour de la transition agroécologique.


9. Un lien profond avec les écosystèmes

L’une des contributions originales de Lucien Séguy est sa manière de considérer les sols comme des écosystèmes vivants, et non comme de simples supports de culture. Ses travaux ont mis en lumière le rôle essentiel de la biodiversité souterraine (champignons, bactéries, vers de terre, etc.) dans le maintien de la fertilité et de la résilience des sols.


Dans son ouvrage « La symphonie inachevée du SCV », Lucien Séguy dépasse la simple technique agricole pour proposer une réflexion profonde et humaniste sur les interactions complexes entre l’agriculture et les écosystèmes naturels. Il aborde cette question à travers une approche systémique et écologique, tout en adoptant une posture philosophique marquée par une quête d’harmonie entre les activités humaines et la nature.


1. L’agriculture comme une composante de l’écosystème global

Pour Séguy, l’agriculture ne peut pas être considérée comme une activité isolée ou comme une simple exploitation des ressources naturelles. Elle est une composante indissociable de l’écosystème global. Chaque action agricole – qu’il s’agisse du labour, de l’utilisation d’intrants ou du choix des cultures – modifie cet équilibre fragile, souvent de manière irréversible.

Sa philosophie repose sur l’idée que les écosystèmes naturels et agricoles doivent coexister et se nourrir mutuellement, sans que l’un n’épuise l’autre. Cette vision contraste fortement avec les modèles intensifs d’agriculture industrielle, qui tendent à épuiser les sols, à réduire la biodiversité et à déstabiliser les cycles naturels.


2. Le sol comme organisme vivant

Une des réflexions centrales de Séguy est liée à la manière dont nous considérons le sol. Plutôt que de le voir comme une matière inerte ou un simple support de culture, il le décrit comme un organisme vivant, riche en biodiversité et indispensable à la vie.

Pour lui, un sol en bonne santé est un écosystème dynamique qui abrite des milliards de micro-organismes (bactéries, champignons, vers de terre, etc.). Ces organismes jouent un rôle clé dans :

  • La fertilité des sols.
  • La décomposition de la matière organique.
  • La régulation de l’eau et des nutriments.

La réflexion philosophique de Séguy nous invite à protéger cette vie invisible mais essentielle, en limitant les perturbations comme le labour excessif ou l’usage de produits chimiques destructeurs.


3. L’harmonie plutôt que la domination

Lucien Séguy rejette l’idée que l’homme doit dominer la nature pour assurer sa survie. Il propose au contraire une philosophie d’harmonie et de respect mutuel entre les activités humaines et les processus naturels.

Selon lui, l’agriculture doit s’inspirer de la nature et imiter les processus naturels plutôt que de chercher à les remplacer. C’est dans cette optique qu’il a développé les Systèmes de Culture sur Couverture Végétale (SCV), une approche qui reproduit les mécanismes des écosystèmes forestiers, où le sol est toujours couvert, protégé et enrichi par des matières organiques en décomposition.


4. La symphonie inachevée : un concept d’interdépendance

Le titre même de son ouvrage, « La symphonie inachevée du SCV », est une métaphore qui illustre sa vision philosophique. Dans une symphonie, chaque instrument joue un rôle spécifique tout en contribuant à l’harmonie de l’ensemble. De la même manière, chaque composante d’un écosystème agricole (les sols, les plantes, les microorganismes, l’eau, les agriculteurs) doit être en équilibre pour créer un système durable.

Cependant, Séguy souligne que cette symphonie reste « inachevée » :

  • Parce que l’agriculture est un processus évolutif, qui doit constamment s’adapter aux contextes changeants (climat, pressions sociales, technologies).
  • Parce que chaque agriculteur a le pouvoir d’interpréter cette partition à sa manière, en fonction de ses besoins, de ses ressources et de ses savoirs locaux.

5. L’éthique de la responsabilité

Lucien Séguy propose également une réflexion éthique sur la responsabilité des agriculteurs et des décideurs. Il considère que les pratiques agricoles actuelles, si elles ne respectent pas les équilibres écologiques, mettent en péril non seulement les écosystèmes, mais aussi les générations futures.

Dans cette perspective, l’agriculture durable, comme les SCV, devient une démarche non seulement pragmatique mais aussi morale, où l’homme se doit de préserver les ressources naturelles en tant que gardien temporaire de la Terre.


6. Le dialogue entre tradition et modernité

Une autre facette de la réflexion philosophique de Séguy réside dans sa capacité à faire dialoguer les savoirs traditionnels et les innovations modernes. Il valorise les connaissances ancestrales des agriculteurs, qui sont souvent en harmonie avec les cycles naturels, tout en les enrichissant grâce aux découvertes scientifiques et aux technologies modernes.

Pour lui, l’agriculture durable repose sur une alliance entre la sagesse des anciens et les avancées de la science contemporaine, ce qui nécessite un changement de paradigme dans la manière de penser et de pratiquer l’agriculture.


7. Le fragile équilibre face aux défis globaux

Enfin, Séguy met en garde contre les défis globaux, tels que les changements climatiques, l’érosion des sols et la perte de biodiversité, qui menacent cet équilibre fragile. Il appelle à une prise de conscience collective et à une transition urgente vers des systèmes agricoles qui ne compromettent pas les écosystèmes.

Dans son œuvre, il nous rappelle que les ressources naturelles sont limitées et que la nature peut se régénérer uniquement si nous travaillons avec elle, et non contre elle.


Une vision durable et humaniste

La réflexion philosophique de Lucien Séguy sur l’équilibre entre l’agriculture et les écosystèmes va au-delà de la technique. Elle pose des questions fondamentales sur le rôle de l’homme dans la nature, sur ses responsabilités et sur sa capacité à agir en gardien bienveillant des ressources de la Terre.

En intégrant cette réflexion dans son approche agronomique, Séguy nous invite à repenser notre relation avec la nature, non pas comme une bataille pour la survie, mais comme une harmonie à composer ensemble.


Qu’est-ce que le SCV ?

Le Système de Culture sur Couverture Végétale (SCV) est une approche intégrée de gestion des sols basée sur trois principes fondamentaux :

  1. Une couverture permanente du sol grâce à des cultures vivantes ou des résidus végétaux.
  2. La diversification des cultures via des rotations et des associations de plantes adaptées aux contextes locaux.
  3. Un travail minimal du sol, visant à préserver sa structure naturelle et à limiter les perturbations.

Ces principes permettent de répondre aux défis majeurs de l’agriculture moderne, notamment la dégradation des sols, la perte de biodiversité et les changements climatiques.


Une Philosophie au Service des Hommes et de la Nature

Lucien Séguy ne se limite pas à une approche purement technique : il aborde le SCV comme une véritable symphonie écologique. Chaque composante (les plantes, les sols, les microorganismes, les agriculteurs) joue un rôle essentiel et doit être harmonisée avec les autres pour produire des résultats durables et résilients.

Dans son ouvrage, Séguy insiste sur le fait que le SCV n’est pas une solution figée, mais un processus évolutif, qui s’adapte aux contextes locaux et aux besoins des agriculteurs. Cette philosophie explique pourquoi il qualifie son œuvre de « symphonie inachevée » : c’est une partition qui demande à être complétée par chaque agriculteur, chaque chercheur, et chaque acteur de terrain.


Les Impactes du SCV

Les travaux de Lucien Séguy ont eu des impacts significatifs, notamment :

  • Amélioration de la fertilité des sols : grâce à la biomasse produite par les couvertures végétales, les sols deviennent plus riches en matière organique.
  • Réduction de l’érosion : les couverts végétaux protègent les sols des intempéries et limitent le ruissellement.
  • Augmentation des rendements agricoles : en combinant pratiques agroécologiques et innovations locales, les agriculteurs peuvent obtenir des récoltes plus abondantes et stables.
  • Résilience face au changement climatique : les sols mieux gérés retiennent davantage d’eau et sont plus résistants aux sécheresses et inondations.

Héritage et Perspectives

La symphonie inachevée de Lucien Séguy reste une source d’inspiration pour les chercheurs et agriculteurs du monde entier. Ses travaux montrent qu’il est possible de concilier productivité agricole, respect des écosystèmes et bien-être des communautés rurales.

Le SCV incarne l’idée que l’agriculture n’est pas simplement une activité économique, mais un art et une science au service de la vie. En suivant cette voie, nous pouvons contribuer à écrire les prochains mouvements de cette symphonie collective, en créant des systèmes agricoles plus justes et durables pour les générations futures.

L’œuvre de Lucien Séguy est un appel à l’action et à la réflexion. « La symphonie inachevée du SCV » invite chacun à devenir un acteur du changement, en développant des pratiques agricoles qui honorent la complexité et la richesse de la nature.


Tout au long de sa carrière, Lucien Séguy a collaboré avec de nombreux experts et praticiens pour développer et promouvoir les Systèmes de Culture sur Couverture Végétale (SCV). Parmi ses principaux collaborateurs, on peut citer :

  • Serge Bouzinac : Son collaborateur de longue date, avec qui il a mené des recherches approfondies sur le semis direct et les SCV, notamment au Brésil. (Lucien Seguy)
  • Olivier Husson : Chercheur au Cirad, il a travaillé aux côtés de Séguy sur des thématiques liées à l’agroécologie et à la gestion durable des sols. (verdeterreprod.fr)
  • Hubert Charpentier : Également membre du Cirad, il a contribué aux recherches sur les SCV et leur adaptation aux conditions tropicales. (verdeterreprod.fr)
  • Christian Abadie, Jean-Claude Quillet et Noël Deneuville : Agriculteurs français, ils ont collaboré avec Séguy pour tester et adapter les SCV en France. (verdeterreprod.fr)
  • Lucien Séguy, tout au long de sa carrière exceptionnelle, a toujours travaillé en étroite collaboration avec une équipe de chercheurs, techniciens et agriculteurs passionnés. Cette dynamique collective a été essentielle pour développer, affiner et promouvoir les Systèmes de Culture sur Couverture Végétale (SCV) dans le monde entier. Parmi ses collaborateurs, on peut citer des figures telles que **Amarildo Lopes**, qui a joué un rôle clé dans l’adaptation des SCV au Brésil, ainsi que **Jean-Claude Michel**, **Bernard Triomphe** et **Michel Koliopanos**, qui ont contribué à enrichir les recherches et à diffuser ces pratiques dans divers contextes tropicaux et subtropicaux.
  • Chacun d’eux, en apportant son expertise et ses idées, a participé à écrire cette « symphonie inachevée », témoignant du fait que l’agriculture durable est un effort collectif. Séguy lui-même a toujours mis en avant l’importance du travail en équipe, soulignant que les progrès dans l’agriculture ne se font jamais en solitaire, mais par la force des échanges et de la coopération.

Ces collaborations ont été essentielles pour adapter les SCV à divers contextes agroécologiques et pour diffuser ces pratiques à l’échelle internationale.

Tout au long de sa carrière, Lucien Séguy a collaboré avec de nombreux experts en Afrique, à Madagascar et en Asie pour promouvoir les Systèmes de Culture sur Couverture Végétale (SCV). Parmi ses principaux collaborateurs dans ces régions, on peut citer :

  • Afrique : Lucien Séguy a mené des missions d’appui et d’orientation dans plusieurs pays africains, travaillant en étroite collaboration avec des chercheurs locaux et des agronomes pour adapter les SCV aux conditions spécifiques du continent. (Ministère de l’Agriculture)
  • Madagascar : Il a établi des partenariats solides avec des institutions malgaches, notamment l’Académie des sciences de Madagascar, pour restaurer la fertilité des sols et promouvoir des pratiques agricoles durables. (GSDM)
  • Asie : Au Laos et au Vietnam, Lucien Séguy a collaboré avec des chercheurs et des agronomes locaux pour développer des systèmes de semis direct adaptés aux écosystèmes asiatiques. Son rapport de mission de 2002 détaille ces collaborations et les résultats obtenus. (Lucien Seguy)

Ces partenariats ont été essentiels pour adapter et diffuser les SCV dans diverses régions du monde, contribuant ainsi à une agriculture plus durable et respectueuse de l’environnement.

La complexité de la nature face aux défis du bio et de la chimie

Introduction

Le débat autour du « bio » et de la chimie est souvent polarisé, opposant de manière simpliste nature et synthèse chimique. Pourtant, cette perception masque une réalité bien plus nuancée et complexe. La nature elle-même repose sur des processus chimiques fondamentaux, et l’agriculture biologique, bien qu’elle représente une avancée importante, ne répond que partiellement aux enjeux écologiques mondiaux. Cet article vise à explorer ces interdépendances et à proposer des pistes pour une transition plus éclairée.

Section 1 : Nature et chimie : une fausse opposition

La chimie est souvent perçue comme étrangère ou même opposée à la nature. Pourtant, il est crucial de rappeler que la chimie naturelle est au cœur des équilibres écologiques. Par « chimie », nous entendons ici à la fois les processus chimiques naturels (comme la photosynthèse) et les composés synthétiques créés par l’homme.

Un exemple éclairant est le cycle de l’azote. Ce processus naturel transforme l’azote atmosphérique en composés assimilables par les plantes grâce à des bactéries spécialisées. Les engrais chimiques, souvent critiqués, cherchent à répliquer ce phénomène pour soutenir une production agricole suffisante à l’échelle mondiale. Ainsi, la nature elle-même est à l’origine de mécanismes chimiques complexes qui inspirent l’intervention humaine.

Section 2 : Le bio : une réponse partielle aux enjeux environnementaux

L’agriculture biologique est souvent présentée comme la solution idéale face aux défis écologiques. Elle repose sur des pratiques qui respectent davantage les écosystèmes locaux, réduisent l’utilisation de pesticides de synthèse et favorisent la biodiversité. Cependant, elle présente également des limites qu’il convient de ne pas ignorer.

Les rendements, par exemple, restent un défi majeur. Alors que l’agriculture conventionnelle permet des productions massives, le bio peine parfois à répondre aux besoins croissants de la population mondiale. La recherche se concentre aujourd’hui sur des techniques novatrices pour améliorer ces rendements sans compromettre les principes du bio.

En outre, l’impact global des pratiques biologiques n’est pas univoquement positif. Par exemple, importer des produits bio de l’autre bout du monde peut générer une empreinte carbone significative. Néanmoins, à une échelle locale, ces pratiques peuvent enrichir la biodiversité en recréant des habitats pour des espèces animales et végétales souvent menacées par l’intensification agricole.

Section 3 : Nature et bio : une question de perception

La notion de « pureté » naturelle est une construction culturelle qui mérite d’être nuancée. Dans la nature, les équilibres écologiques sont dynamiques et non statiques. Par exemple, une forêt n’est pas un écosystème figé, mais un système adaptatif qui évolue en fonction des perturbations.

La permaculture illustre parfaitement cette dynamique. Cette approche agricole s’efforce d’imiter les équilibres naturels en créant des systèmes où chaque élément remplit plusieurs fonctions et contribue à l’ensemble. Par exemple, un jardin en permaculture intègre des plantes compagnes qui enrichissent le sol, attirent des pollinisateurs et protègent les cultures des parasites.

Section 4 : Repenser la transition écologique

Face à l’urgence climatique, il est impératif de repenser nos modèles agricoles. Cela implique de combiner les innovations technologiques avec des approches respectueuses des écosystèmes. Les biotechnologies modernes, comme l’édition génomique (par exemple CRISPR), offrent des opportunités prometteuses pour améliorer la résilience des cultures face aux maladies et au changement climatique, sans être nécessairement étiquetées comme « bio » au sens traditionnel.

L’éducation joue également un rôle central. Sensibiliser le grand public et les agriculteurs aux enjeux scientifiques et écologiques permet de combattre les idées préconçues et de favoriser des pratiques mieux informées. Une transition réussie dépend de cette capacité à réconcilier technologie, nature et agriculture.

Conclusion

Pour relever les défis environnementaux, il est nécessaire de dépasser les oppositions simplistes entre nature et chimie, bio et conventionnel. Une collaboration entre scientifiques, agriculteurs, consommateurs et décideurs est indispensable pour construire un système agricole durable et équilibré. Ensemble, nous pouvons trouver des solutions innovantes qui respectent les écosystèmes tout en assurant la sécurité alimentaire mondiale.

« La nature n’est pas notre opposé, mais notre allié. En comprenant sa complexité, nous pouvons mieux travailler avec elle pour un avenir soutenable. »

Qui est Francis Hallé ?

https://www.foretprimaire-francishalle.org/qui-est-francis-halle

Qu’est ce qu’une forêt ?
Par Francis Hallé
Association Francis Hallé pour la forêt primaire


Merci de nous émerveiller…

FAIRE RENAÎTRE UNE FORÊT PRIMAIRE EN EUROPE DE L’OUEST
« À l’initiative du botaniste Francis Hallé, reconnu mondialement pour ses travaux sur les forêts primaires, notre association agit pour permettre la renaissance d’une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Concrètement, il s’agit de permettre la protection d’un vaste espace de dimension européenne et de grande superficie – environ 70 000 hectares – dans lequel une forêt existante évoluera de façon autonome, renouvelant et développant sa faune et sa flore sans intervention humaine prédatrice, et cela sur une période de plusieurs siècles »

« Nous postulons qu’une coévolution progressivement construite entre une très grande forêt préservée et un territoire habité est non seulement possible, mais nécessaire : les nombreux bienfaits apportés par une forêt déployant librement ses dynamiques propres, sur le temps très long et jusqu’à redevenir primaire, rayonneront sur tout le territoire, améliorant la santé, le bien-être et les activités d’une région écoforestière pionnière en Europe »

« Notre proposition est celle d’un véritable programme de recherche-action, participatif, expérimental, de grande échelle, sur les réponses que les forêts peuvent apporter aux urgences climatiques et de biodiversité posées par la crise écologique »

« Cette proposition innovante et vertueuse de relation entre société humaine et forêt en libre évolution à l’échelle d’une grande région européenne, constitue un projet de territoire unique au monde : penser et construire collectivement la protection forte d’une forêt vieillissante à grande échelle -spatiale et temporelle- en gardant le développement socio-économique, les pratiques sociales au cœur de la réflexion, c’est se donner les moyens de trouver vraiment des solutions pratiques, viables et désirables aux grands défis écologiques de notre époque »

« L’arbre, avec son milieu floristique et faunistique, nous est vital. C’est de lui, des sommets de la canopée équatoriale africaine, que nous sommes venus. Le milieu qu’il anime, plantes, animaux, êtres vivants de toutes natures, la forêt dans toute sa liberté d’expression, est une condition d’existence de notre humanité. Il produit l’oxygène que nous respirons »

« IL EST URGENT DE LAISSER DE VASTES ESPACES NATURELS EN LIBRE ÉVOLUTION »

Association Francis Hallé pour la forêt primaire
👉https://lnkd.in/dP_mxw22

Imaginer la rencontre de Lucien Séguy et Francis Hallé : une symphonie pour la forêt

Si Lucien Séguy et Francis Hallé s’étaient rencontrés, ce moment aurait sans doute été une réunion de deux âmes profondément liées par une admiration et un respect sans bornes pour la forêt. Chacun, à sa manière, voyait en elle bien plus qu’un simple écosystème : un modèle fondamental, une leçon vivante, une source de sagesse universelle.

Pour Lucien Séguy, agronome visionnaire, la forêt était l’architecte originelle, le prototype parfait des agroécosystèmes durables. En s’inspirant de sa complexité et de son harmonie, il a rêvé et conçu des systèmes agricoles qui imitent la résilience et la productivité des forêts naturelles. Mais son œuvre reste une « symphonie inachevée », car sa quête s’est interrompue trop tôt, laissant derrière lui des idées puissantes, comme des notes suspendues, prêtes à être poursuivies.

Pour Francis Hallé, botaniste-poète, la forêt est bien plus qu’un sujet d’étude : elle est une source inépuisable de fascination et d’enseignement. Dans ses dessins minutieux et ses écrits empreints de poésie, il révèle les mystères des arbres, ces « êtres » vivants, témoins silencieux de notre histoire et gardiens d’un équilibre fragile. Sa vie entière est dédiée à célébrer et protéger ces cathédrales de verdure, qu’il considère comme le berceau de l’humanité.

Leur rencontre aurait donné lieu à un dialogue vibrant. Ensemble, ils auraient partagé leur conviction que la forêt n’est pas seulement une ressource à exploiter, mais un modèle à imiter et un sanctuaire à préserver. Lucien aurait parlé des agroforêts, ces mosaïques où l’agriculture et la biodiversité cohabitent, et Francis aurait enrichi cette vision en évoquant les mécanismes complexes des canopées, où chaque branche et chaque feuille participe à un ballet d’interactions essentielles.

Mais plus encore, cette rencontre aurait été marquée par une profonde humilité devant la sagesse des arbres. Ils auraient réfléchi sur la manière dont l’humanité peut réapprendre à vivre en harmonie avec les cycles naturels, à s’inscrire dans cette immense symphonie orchestrée par la forêt depuis des millions d’années.

Peut-être auraient-ils rêvé ensemble d’un projet grandiose : une renaissance des forêts primaires, non seulement comme un remède aux dérèglements climatiques, mais comme un retour aux racines, à ce système de base qui a nourri, inspiré et façonné l’humanité. Un projet où science, poésie, et pratiques agricoles se rejoignent pour célébrer la forêt comme notre véritable maison.

Dans ce croisement de leurs visions, une certitude aurait émergé : protéger la forêt, c’est préserver l’avenir.

DN

Cultiver durablement et proprement les sols de la planète, en SCV

https://www.lucienseguy.fr/wp-content/uploads/2019/05/Cultiver-durablement-et-proprement-les-sols-de-la-plan%C3%A8te-en-semis-direct-version-avec-graphiques.pdf

Définition et bref historique du semis direct : du geste ancestral à son
essor dans l’agriculture moderne, d’abord aux États Unis, puis au Brésil.
Le semis direct est un système de semis, dans lequel la semence est placée
directement dans le sol qui n’est jamais travaillé. Seul un petit sillon ou un trou est
ouvert, de profondeur et largeur suffisantes, avec des outils spécialement conçus à cet
effet, pour garantir une bonne couverture et un bon contact de la semence avec le sol.
Aucune autre préparation du sol n’est effectuée1
. L’élimination des mauvaises herbes,
avant et après le semis pendant la culture, est faite avec des herbicides, les moins
polluants possibles pour le sol.
Le principe du semis direct n’est pas nouveau en soi, il est utilisé depuis les
temps anciens par les cultures indigènes : les agriculteurs de l’Égypte ancienne, et les
Incas dans les Andes d’Amérique du Sud, utilisaient un bâton pour faire un simple trou
dans le sol, dans lequel la graine était placée à la main et recouverte au pied.
Aujourd’hui encore, des centaines de milliers d’hectares sont plantés traditionnellement,
en semis direct, par les petites agriculteurs indigènes2
de la zone tropicale humide qui
pratiquent l’agriculture itinérante de subsistance sur brûlis, dans les forêts d’Amérique
Latine, d’Afrique et d’Asie.
Dans l’agriculture moderne motorisée des pays du Nord, c’est aux États Unis
que les premières tentatives de semis direct sans aucune préparation du sol ont vu le
jour, dès la fin des années 19403
, en réaction à une période catastrophique pour
l’environnement, où les grandes plaines américaines subissaient une érosion éolienne
catastrophique : le fameux « Dust Bowl ». Mais c’est surtout à partir du début des années
1960, avec la diffusion de l’herbicide total Paraquat4
, que le semis direct a réellement
pris son essor, grâce en particulier, aux travaux de Harry et Lawrence Young sur leur
ferme à Hemdon1
, dans le Kentucky, qui ont rapidement fait des milliers d’émules sur le
territoire américain.
Simultanément à ces premières démonstrations convaincantes, le fabricant
de machines agricoles, Allis Chalmers, créait en 1966, le premier semoir de semis
direct. Comme le semis direct est possible immédiatement après la récolte, le soja de
semis direct se développait sur les résidus de la culture de blé1
. Dans le même temps,
Shirley Phillips5
, pionnier de la recherche sur le semis direct à Lexington, Université du
Kentucky, se consacrait corps et âme à la diffusion de ces nouvelles techniques, non
seulement aux USA, mais aussi en Amérique Latine. La surface en semis direct aux
USA, qui occupait 2,2 millions d’hectares en 1973/74, dépasse aujourd’hui les 20
millions d’ha, soit environ 16% de la surface totale cultivée aux États Unis.
Au Brésil, les premières tentatives sur le semis direct ont commencé en
1969 dans l’État du Rio Grande do Sul6
. Mais c’est surtout à l’État du Paranà7
que
revient le mérite d’avoir développé très vite, ces techniques à grande échelle, grâce

1
Phillips and Young, 1973.
2
Le système de culture du haricot « Tapadd », en Amérique Centrale et Mexique est également une
technique de semis direct, depuis des siècles.
3
En Caroline du Nord, avec l’avènement de la molécule 2-4 D, dans la fin des années 1940. 4
Développé par ICI, au Royaume Uni, en 1955.
5
Shirley Phillips est unanimement considéré comme le « père » du semis direct.
6
Faculté d’agronomie de Néo Me Toque.
7
Initiative de l’IPEAME (Institut de Recherches Agropastorales du Sud, basé à Londrina), en coopération
avec GTZ (Recherche agronomique allemande).
Document obtenu sur le site Cirad du réseau http://agroecologie.cirad.fr Document obtenu sur le site Cirad du réseau http://agroecologie.cirad.fr
d’abord à l’initiative pugnace de Herbert Bartz, agriculteur d’origine allemande, qui,
après un voyage d’informations sur le semis direct en Angleterre et aux États Unis,
importait le premier semoir d’Allis Chalmers et plantait sa première culture de soja de
semis direct en 1972 à Rolândia.
Ensuite, les recherches intensives conduites par l’IAPAR8
, entre 1973 et
1981, avec la coopération d’ICI et de la GTZ9
ont permis de mettre au point, les
rotations les plus appropriées au semis direct, aux plans agronomique et économique,
dans les conditions subtropicales de l’État du Paranà. Dans le même temps, les travaux
pionniers à grande échelle de Frank Dijkstra et Manoel Henrique Pereira10, agriculteurs
dans la région des « campos garais » de Ponta Grossa, ont entraînés une très large et très
rapide diffusion du semis direct dans le Paranà, qui occupait environ 200 000 hectares
en 1986, les états du Sud du Brésil11 et en Amérique Latine.
Plus récemment, à partir du début des années 1990, la nouvelle et la plus
importante expansion du semis direct s’est faite dans la région des cerrados (savanes) du
centre et de l’Ouest du Brésil, grâce, à la fois, aux travaux de recherches de L. Séguy et
S. Bouzinac du CIRAD sur les fronts pionniers du sud de l’Amazonie, à ceux de John
Landers12 avec les agriculteurs partenaires dans le sud ouest de l’État de Goiàs et au
remarquable travail de diffusion de l’APDC (Association du Semis Direct des
Cerrados). Plus de 3 millions d’hectares sont passés en semis direct, en moins de 10 ans
dans cette région.
Les cultures les plus importantes conduites en semis direct au Brésil sont
maintenant le soja, le maïs, le blé, l’orge, le sorgho, le tournesol, le riz irrigué, et plus
récemment le coton, le riz pluvial à haut potentiel13, et les pâturages temporaires.
Entre 1970 et 1998, plus de 10 millions d’hectares ont été conquis par les
techniques de semis direct au Brésil. En Amérique Latine, on estime que les surfaces
occupées par ces techniques conservatrices, en moins de 20 ans, dépassent les 16
millions d’hectares. L’ampleur et la vitesse de conquête du semis direct dans cette région
du monde tropical et subtropical constitue certainement, la révolution agricole la plus
importante des 50 dernières années.
C’est a cette conquête la plus récente et la plus spectaculaire, que l’essentiel
de cet article sera consacré, sur les frontières agricoles des savanes (cerrados) humides
du sud du bassin amazonien, dans des conditions climatiques extrêmes où sont
rapidement extériorisées les intérêts et les limites des techniques.

8
Institut de recherche de l’État du Parané.
9
R. Derpsh, et al., 1991.
10Président de la Fédération du Semis Direct au Brésil – FEBRAPDP , entre 1992 et 1998. 11 Travaux de la Fondation ABC (Hans Peeten, Josué Nelson Pave). 12 Secrétaire éxécutif de l’APDC (Association du serras direct des cerrados). 13 Travaux du CIRAD (L. Séguy, S. Bouzinac) et ses partenaires (Groupe MAEDA et AGRONORTE).
Document obtenu sur le site Cirad du réseau http://agroecologie.cirad.fr Document obtenu sur le site Cirad du réseau http://agroecologie.cirad.fr
Un vaste réservoir de terres mécanisables pour aider à nourrir
l’humanité du 21ème siècle : les cerrados d’Amérique Latine, dernier rempart de
terres vierges exploitables, avant la forêt.
En Amérique Latine, les cerrados de sols acides occupent près de la moitié
des terres cultivables, soit environ 243 millions d’hectares, concentrés pour la plupart au
Brésil, puis en Colombie et au Venezuela, soit le double de la surface des terres
cultivées aux États Unis. Environ 23 % du territoire brésilien est occupé par
l’écosystème du « cerrado » avec 200 millions d’hectares, dont au moins 50 millions sont
potentiellement utilisables pour une agriculture mécanisée intensive ; une bonne part de
ce vaste réservoir de terres arables se situe dans la zone tropicale humide, à l’Ouest et au
Nord.
Tous les spécialistes du développement agricole brésilien sont d’accord pour
affirmer qu’une mise en valeur pleine, rationnelle et intensive de ce réservoir de terres,
pourrait fournir sans irrigation complémentaire, plus de 150 millions de tonnes de
grains, 9 millions de tonnes de viande et plus de 300 millions de m3
de bois, tout en
conservant 20 % de cette surface pour la préservation de l’environnement14. En
considérant la possibilité d’utiliser l’irrigation sur 10 millions d’ha, la production finale
pourrait atteindre 190 millions de tonnes14, soit plus de 40 % de la production de grains
des États Unis.
Les savanes (cerrados) représentent donc, un vaste réservoir encore peu
exploité, disponible pour alimenter l’humanité du 21ème siècle, et en particulier, les
savanes humides caractérisées par un fort potentiel climatique qui peut être mis en
valeur aussi bien pour les cultures pérennes, alimentaires et industrielles annuelles que
pour l’élevage, si l’homme sait exploiter ce milieu durablement, sans le dégrader (cf.
carte en annexe) .
Le transfert Nord-Sud des technologies de travail du sol : un constat
d’échec lourd de conséquences pour la ressource sol et l’environnement en général.
Au Brésil, la mise en culture des savanes de la zone tropicale humide
(cerrados) a commencé vers la fin des années 1970, avec l’arrivée des agriculteurs des
états du Sud, qui ont colonisé et conquis rapidement les états du Centre-Ouest, puis de
l’Ouest plus humide ; l’agriculture qui s’y est développée, est mécanisée et a été
construite, après ouverture des terres avec du riz pluvial et des pâturages extensifs
(Brachiatias), sur la monoculture industrielle de soja pour gérer des excédents
exportables. Ce mode d’exploitation pratiqué exclusivement aux engins à disques s’est
révélé rapidement désastreux pour les sols sous une très forte pluviométrie de 2 000 à
3000 mm répartie sur 7 mois.
Les sols, qui correspondent aux sols ferrallitiques fortement désaturés15 de
la classification française, sont très acides, très pauvres en éléments nutritifs (carencés
en Phosphore, Potasse, Calcium, Magnésium et Zinc), et très rapidement dépourvus de
matière organique, lorsque la couverture végétale est enlevée. De plus, l’exploitation
inadéquate et exclusive des terres mises en culture par des engins à disques (offset
lourds et pulvériseurs légers) a très rapidement, sous ces conditions climatiques
excessives, détruit l’état structural des sols par pulvérisation excessive, entraîné une

14 Godebert et al., 1980 ; Godebert, 1989.
15 Oxysols de la soil taxonomy américaine.
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forte compaction en surface, qui réduit la porosité, diminue la capacité d’infiltration de
l’eau et concentre les semences des mauvaises herbes dans les 10-15 premiers
centimètres, les plaçant ainsi en conditions idéales de germination et de compétition
précoce pour les cultures.
Au total, ce mode destructeur de travail du sol venu des pays du Nord et
allié à la pratique continue de la monoculture de soja a provoqué des dégâts
considérables sur les sols : érosion catastrophique des unités de paysage, qui a entraîné
une baisse insidieuse d’abord, puis rapide et continue ensuite de la productivité du sol
malgré l’emploi accrû d’intrants chimiques (engrais minéraux, pesticides). En quelques
années, des faillites régionales spectaculaires ont eu lieu, laissant des paysages vides et
désolés. Ces faillites, pour l’agriculture et l’environnement ont été d’autant plus sévères
que ces fronts pionniers de l’Ouest brésilien sont très isolés économiquement. Ils sont
très éloignés des ports d’exportation et des grands centres de transformation et de
consommation, ce qui pénalise fortement les exploitations agricoles, car elles dépendent
du réseau routier, précaire et mal entretenu qui élève le coût du transport, donc les coûts
de production et réduit d’autant les prix payés aux producteurs. Ces prix payés peuvent
être ainsi, inférieurs de 20 à 50 % à ceux pratiqués dans les états du Paranâ et de Sâo
Paulo (Sud Brésil).
L’intervention de la recherche agronomique : une stratégie au service
des agriculteurs, chez eux, dans leurs milieux.
Le CIRAD16 est intervenu sur les fronts pionniers du centre nord du Mato
Grosso, où plus d’un million d’hectares sont aujourd’hui cultivés, pour construire les
bases de la fixation d’une agriculture durable d’abord en zone de savanes entre 1983 et
1994, puis ensuite en zone de forêt pour précéder et préparer l’arrivée éventuelle des
fronts pionniers mécanisés dans cette écologie qu’il faut à tout prix protéger. Dans un
contexte économique très sensible, chaotique, un milieu physique fragile soumis à des
contraintes climatiques excessives, la gestion durable de la ressource sol, au moindre
coût, a été prise en compte comme un objectif majeur pour la recherche, indissociable
de celui de gestion du risque économique. Partant de la situation généralisée de
monoculture de soja, désastreuse pour le milieu physique, cette gestion du risque
économique s’est traduite par la mise au point progressive de systèmes de cultures
diversifiés, agronomiquement justifiés et reproductibles, techniquement praticables et
préservateurs du capital-sol, qui tirent le mieux parti du fort potentiel hydrique
disponible (création de systèmes à deux cultures annuelles), et qui soient
économiquement lucratifs et les plus stables possible. Parallèlement à la gestion durable
du patrimoine sol, la recherche de la qualité des produits en rotations a été considérée
également comme prioritaire pour leur donner un maximum de valeur ajoutée.
La recherche œuvrant avec, pour et chez les agriculteurs, dans leurs milieux,
a rapidement mis en évidence l’échec du transfert Nord-Sud des techniques de
préparation mécanisée des terres dans ce type de milieu : malgré une amélioration très
significative, mais de courte durée, des performances technico-agronomiques des

16 Équipe L. Séguy, S. Bouzinac et ses partenaires brésiliens de la recherche et du développement : en
coopération avec les agriculteurs (dont le pionnier, Mr. Munefume Matsubara), le CNPAF, Centre de
Recherche Fédéral sur le riz et le haricot de l’EMBRAPA et l’EMPAER-MT, Centre de Recherche de
l’état du Mato Grosso, puis, en partenariat avec RHODIA (filiale BrésiI de Rhône Poulenc) et la
coopérative COOPERLUCAS de Lucas do Rio Verde, de 1993 à 1995, et plus récemment, avec
l’entreprise AGRONORTE, implantée à Sorriso et Sinop, entre 1995 et 1999.
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systèmes de culture par rapport à la situation initiale, toutes les techniques de travail
mécanisé associées aux rotations de culture (labour, chisel, outils à disques), ont montré
très vite leur limite pour la gestion durable et au moindre coût de la ressource sol,
notamment par une maîtrise insuffisante de l’érosion et surtout par la perte de la moitié
du stock de matière organique après seulement 5 ans d’utilisation continue de ces modes
de gestion mécanisée, interdisant toute agriculture durable sans très forte augmentation
d’intrants coûteux (fig. 1).
II fallait donc se rendre à l’évidence : les sols tropicaux doivent être cultivés
autrement.
La recherche a alors imaginé de nouveaux concepts et pratiques agricoles
qui soient réellement adaptés aux contraintes pédoclimatiques de la zone tropicale
humide. Ces nouveaux concepts de gestion et leur mise en pratique sont basés sur le
fonctionnement de la forêt ombrophile, adapté à l’activité agricole (fig. 2 et 3). Les
caractéristiques de l’écosystème forestier, en particulier sa stabilité, révèlent un
fonctionnement complexe et remarquablement efficace, capable d’assurer à la fois, une
productivité primaire élevée et le recyclage du faible stock d’éléments minéraux nutritifs
présents, sans perte ni exportation. La plus grande partie du prélèvement des éléments
nutritifs par les racines des plantes, les mycorhizes et la biomasse microbienne se situe
dans les 5 à 10 premiers centimètres du sol.
Ce sont à ces mécanismes de fonctionnement qui confèrent à la forêt sa
remarquable stabilité, que les recherches du CIRAD ont été consacrées pour les
reproduire et les adapter à l’échelle des systèmes de culture qui devront être pratiqués
sur un sol toujours recouvert d’une importante couverture végétale morte ou vivante et
dans lequel les pertes en éléments nutritifs devront être réduites au minimum, nulles si
possible.
La recherche a construit 3 grands types de systèmes de culture à partir de ce
concept de base, qui s’inspire du fonctionnement de l’écosystème forestier :
1 – Les systèmes de production continue de grains, bâtis sur des
successions à 2 cultures annuelles pratiquées en semis direct : Une culture
commerciale suivie d’une culture qui soit capable de produire une forte biomasse aussi
bien au dessus du sol que dans le sol, et qui ne reçoit pas d’intrants ou un minimum. Si
en conditions subtropicales et tempérées qui comportent une saison froide, le semis
direct des cultures peut s’effectuer dans les seuls résidus de récolte qui se décomposent
lentement à la surface du sol (graminées surtout) et assurent une bonne couverture du
sol. il en va tout autrement dans les conditions tropicales chaudes et humides de basse
altitude où le taux de minéralisation (décomposition) de la matière organique est
beaucoup plus élevé (taux annuel de 5 % environ, contre 2 % en climat tempéré).
Les seuls résidus de récolte sont insuffisants pour assurer une couverture
permanente du sol, donc une protection totale contre l’érosion, et l’entraînement des
éléments nutritifs en profondeur est très important sous plus de 2 000 – 3 000 mm de
pluviométrie annuelle, en particulier les nitrates, le calcium, la potasse ; il fallait donc
dans ces conditions, à la fois, renforcer la couverture du sol pour qu’elle soit
permanente, par l’implantation d’une biomasse additionnelle et que cette biomasse ait
grâce à ses racines, une grande capacité de recyclage pour les éléments nutritifs
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entraînés en profondeur, qu’elle exerce un fort pouvoir restructurant du sol pour pouvoir
substituer un travail biologique du sol à celui du travail mécanique (fig. 2 et 3).
Cette biomasse est produite par une culture de mil ou sorgho guinea capable
de fort développement végétatif au dessus et au dessous de la surface du sol, en
conditions climatiques marginales dû début et/ou de la fin de saison de pluies ; la
biomasse produite est donc placée avant et/ou après la culture commerciale et son coût
est inférieur à celui de la préparation mécanisée des terres (moins de 50 US$/ha).
Véritable « pompe biologique », cette biomasse qui précède et/ou succède à la culture
commerciale, a pour fonctions agronomiques essentielles et complémentaires de :
protéger complètement le sol contre l’érosion, séquestrer le carbone dans le profil
cultural, alimenter la culture commerciale par voie biologique en se décomposant
(minéralisation), minimiser, voire supprimer les pertes en éléments nutritifs dans le
système sol-plante, grâce à un puissant système racinaire recycleur, maintenir une biostructure stable dans le profil cultural, amortir les variations d’humidité et de
température à la surface du sol, pour permettre à la faune de se développer et de se
maintenir dans l’horizon de surface, assurer un meilleur contrôle au moindre coût des
adventices (actions conjuguées de l’obscurité et des propriétés allélopathiques 17 des
couvertures) et du complexe parasitaire des cultures, en général.
Le sol n’est plus travaillé, les résidus de récolte et la phytomasse additionnée
par les « pompe biologiques » assurent une couverture permanente du sol aussi bien en
saison des pluies qu’en saison sèche. Un horizon nourricier à très forte activité
biologique se crée dans les 5 premiers cm du sol, à l’image de celui que l’on trouve sous
la forêt.
La biomasse des pompes biologiques type mil, sorgho, Eleusine c., peut être
renforcée. si nécessaire, en succession de la culture commerciale en fin de cycle des
pluies, en implantant, en semis direct un mélange de mil ou de sorgho avec des espèces
fourragères du genre Brachiaria qui peuvent se maintenir vertes durant toute la saison
sèche et donc être pâturées (ferme de production de grains + élevage). L’activité
racinaire du Brachiaria se poursuit en saison sèche, améliorant les propriétés physiques
du sol, parachevant le travail de recyclage plus limité dans le temps du mil ou sorgho
associés (fig. 8).
La biomasse verte à aptitude fourragère constitue également une assurance
contre les incendies accidentels de saison sèche.
Au premières pluies de la saison suivante, le mélange mil ou sorgho plus
Brachiaria repart et renforce encore la couverture au sol avant le semis direct de la
culture commerciale. Juste avant le semis direct de cette dernière, un herbicide total du
type glyphosate est appliqué sur la biomasse pour la dessécher ; une semaine à 10 jours
après l’application de l’herbicide, le semis direct de la culture commerciale peut
commencer.
Les herbicides totaux de type Glyphosate18, ne sont pas polluants pour le sol
dans ce système appliqués sur une très forte phytomasse verte, ils n’atteignent pas le sol
ou en quantité dérisoire qui est immédiatement inactivée au contact du sol (fortement

17 En se décomposant, la couverture morte du sol libère des substances qui inhibent la germination des
mauvaises herbes.
18 Le sulfosate, le glufosinate sont également des matières actives utilisées pour le même objectif.
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adsorbée parles colloïdes, donc non lixiviable). Sur la culture commerciale en
développement, les herbicides utilisés sont sélectifs de la culture. Comme dans le cas de
l’utilisation des herbicides totaux en pré-semis, les herbicides sélectifs dans la culture
n’atteignent pas ou très peu le sol protégé sous la couverture. De plus, les nouvelles
molécules utilisées sont de plus en plus performantes à très faible dose19 et sont de
moins en moins polluantes surtout dans de tels systèmes de culture sur couverture
permanente où le sol est totalement protégé et où l’activité biologique intense est une
garantie supplémentaire de dégradation rapide des molécules xénobiotiques.
Dans ce système de semis direct construit sur 2 cultures annuelles en
succession, les cultures commerciales peuvent être : le soja, le maïs, le riz pluvial à haut
potentiel, le coton ; les cultures pompes biologiques qui précèdent la culture
commerciale et qui se substituent au travail mécanique du sol sont : le mil, le sorgho,
l’Eleusine coracana. Les pompes biologiques qui succéderont à la culture commerciale :
du mil, du sorgho, associés ou non à des espèces fourragères, du tournesol. Les pompes
biologiques de succession associant mil ou sorgho au Brachiaria produisent entre 7 et
13 tonnes/ha de matière sèche au dessus du sol à l’entrée de la saison sèche, et plus de 4
t/ha de racines dans les 50 premiers cm du profil cultural (fig. 4, 5 et 6).
Ce sont ces systèmes qui se sont diffusés très rapidement entre 1992 et 1998
qui dominent aujourd’hui, sur les 3 millions d’hectares de semis direct que compte le
centre ouest brésilien.
2 – Les systèmes de semis direct intégrant les systèmes précédents de
production de grains, pratiqués en rotation avec des pâturages, tous les 2, 3, 4 ou 5
ans pour la production de viande ou de lait.
A la différence des systèmes précédents, dans lesquels l’espèce fourragère
(Brachiaria r.) n’est présente que pendant quelques mois en mélange avec le mil ou le
sorgho pour renforcer la biomasse de surface, dans les systèmes mixtes « production de
grains-élevage » les espèces fourragères sont implantées pour 2, 3, 4 à 5 ans, en rotation
avec les systèmes de production de grains (fig. 8 ).
L’implantation du pâturage se fait après récolte de la culture commerciale,
(en général du soja semé aux premières pluies) en semis direct dans les résidus de
récolte. Le pâturage à base de Brachiaria brizantha ou de Panicum maximum, implanté
par cette technique sans engrais, dispose de réserves en eau suffisantes pour produire
une très forte biomasse fourragère à l’entrée de la saison sèche. II peut supporter 1,7 à
2,2 têtes/ha de gros bétail dont le gain de poids sur les 100 à 120 jours de la saison sèche
est d’environ 450g/jour/animal.
Inversement, pour repasser du pâturage à la culture, on utilise les herbicides
totaux18 à forte dose qui détruisent le pâturage (parties aériennes et racinaires), et le
semis direct de la culture commerciale peut commencer entre 15 et 25 jours après le
dessèchement à l’herbicide, le temps que la biomasse se réduise suffisamment en surface
et permette ainsi un semis direct dans de bonnes conditions opérationnelles (rapidité
d’exécution. placement précis de ta semence).

19 Les sulfonylurées par exemple s’utilisent à des doses de quelques grammes par hectare présentent une
très faible toxicité pour les mammifères, les oiseaux et les poissons.
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Ces rotations production de grains-élévage, pratiquées en semis direct
continu sont actuellement en voie de diffusion rapide.
Enfin, une variante à ces systèmes, a été mise au point pour les éleveurs
stricts qui ne souhaitent pas produire de grains pendant 2 ans ou plus. Dans ce cas, il
faut rénover le pâturage qui se dégrade avec le temps : le pâturage dégradé est détruit à
l’herbicide total (glyphosate) et du riz pluvial à cycle court est installé en semis direct
sur le pâturage désséché et détruit, dès le début de saison des pluies. A la récolte du riz,
le nouveau pâturage (genres Brachiaria, Panicum) est implanté en semis direct dans les
pailles de riz. Dans ce système, aucun herbicide n’est utilisé dans la culture de riz et la
fumure utilisée sur cette culture est supérieure de 30 % à ses besoins. Le reliquat
d’engrais est utilisé par le nouveau pâturage semé directement en succession du riz.
Avec un riz de belle qualité de grains (variétés CIRAD), les marges nettes couvrent le
coût d’installation du nouveau pâturage, et offrent un reliquat monétaire avec l’élevage
en saison sèche, comp

https://www.lucienseguy.fr/wp-content/uploads/2019/05/Cultiver-durablement-et-proprement-les-sols-de-la-plan%C3%A8te-en-semis-direct-version-avec-graphiques.pdf

Lucien Séguy et le « sol vivant », produire plus avec moins

https://nourrirlemonde.fr/lucien-seguy-et-le-sol-vivant-produire-plus-avec-moins/#La_ruine_du_laboureur

Produire et redonner du pouvoir aux agriculteurs ? C’est le pari de Lucien Séguy, « agronome », mais surtout « paysan ». Lucien Séguy dédiera sa vie à la fertilité et au « génie végétale ». Sans dogmatisme, il associera la plus grande diversité biologique possible et les techniques agro-industrielles de pointes, créant lui-même plusieurs variétés de semences de riz à haut-rendements.

Les militants de Solidarité & Progrès ont dénoncé une politique de la famine depuis la fin des accords de Bretton Woods (1971) et la publication du rapport « Halte à la croissance » (1972). Depuis lors, la dérégulation met tous les agriculteurs en compétition, accroissant les inégalités ; et l’idéologie décroissante des institutions financières s’oppose à l’équipement de l’agriculture, même là où elle est la seule ressource.

Est-il encore possible (écologiquement ? ) d’augmenter la productivité agricole ? Dans ce dossier, nous vous proposons de suivre le chercheur Lucien Séguy, à la découverte d’un monde longtemps passé inaperçu, celui des sols vivants. Nous verrons comment l’alliance des sols et des agriculteurs peut vaincre la pauvreté et la faim.

Biographie : Une vie au service de la science ; la science au service des paysans

Lucien Séguy en mission d’appui au Maroc. Source : Fert

Né en 1944 dans une famille paysanne de Dordogne, il est le seul de sa fratrie à poursuivre des études supérieures. Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieur d’Agronomie de Toulouse, il se spécialise dans la science des sols (pédologie), puis part en service civique au Sénégal en 1967, développer la riziculture paysanne dans la région de la Casamance. Le Centre de coopération internationale en recherche en agronomique pour le développement (Cirad) lui confie sa première affectation professionnelle au Cameroun. Il y met en évidence l’importance de la gestion du sol pour lutter contre la pyriculariose, un champignon qui détruit les feuilles du riz.

1977 : repéré pour ses travaux sur les cultures de riz, il est appelé au Brésil. Débute sa véritable aventure scientifique. Il y travaillera jusqu’à sa retraite en 2009. En parallèle, il lance des missions d’appui aux paysans dans une dizaine de pays, dont Madagascar, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Cameroun, le Sénégal, la Tunisie, le Viêtnam, le Laos, le Cambodge, le Canada, la France métropolitaine et d’outre-mer, jusque dans les mois qui précèdent son décès en avril 2020.

Le texte qui suit est adapté librement du rapport de Lucien Séguy, son ami Serge Bouzinac, et leurs collègues de la recherche brésilienne : « La symphonie inachevée du Semis Direct dans le Brésil central », rédigé en 2008 pour le Cirad et l’Embrapa (la Société Brésilienne de Recherche Agricole).

Sommaire

La ruine du laboureur

Les effets spectaculaires de l’érosion en Europe. Source : agriculture-de-conservation.com / C. Henricot

Lorsque Lucien Séguy arrive au Brésil, il rencontre des paysans ruinés par la dégradation du sol. En cause, le labour.

Le labour est pourtant une méthode qui a fait ses preuves en agriculture. Depuis sa découverte dans le croissant fertile, il y a 10 000 ans, plusieurs civilisations agraires y ont eu recours, de la Mésopotamie à l’Europe et l’Asie. Le labour a permis à des centaines de générations de se nourrir, jusqu’à nous.

Il empêche l’installation des mauvaises herbes et des maladies du sol. Mais exige d’énormes quantités de labeur des paysans. Avec un risque de désertification, particulièrement rapide sous les tropiques.

En climat tropical, les sols ont un aspect minéral, comme la terre de remblai peu fertile de nos terrains vagues. Seuls les cinq premiers centimètres de surface sont noirs et fertiles, comme le terreau ou le compost.

Cette mince couche ne peut s’épaissir, car l’humidité et la température tropicale accélèrent tous les processus du vivant : la croissance des plantes cultivées, comme la décomposition de la matière morte au sol. La « matière organique », noire et fertile, est donc fragile sous ces latitudes.

Dans ce contexte, la technique du labour, qui apporte beaucoup d’oxygène au sol, accélère la décomposition de la matière organique, par les microorganismes du sol. C’est « l’érosion invisible ». De plus, mis à nu et cassé en mottes, le sol est emporté dans les fleuves par les puissantes pluies tropicales. C’est « l’érosion visible ».

En forêt, rien ne se perd !

Tout comme Louis Pasteur, Lucien Séguy a passé une partie de sa jeunesse à peindre, exerçant et développant ses talents d’observateur. En grand scientifique, il interroge sans cesse la nature : « Mon maître, mon juge, mon centre d’inspiration principal, c’est la nature, sous sa complexité la plus grande. Vous avez une question à poser ? Posez-la à la nature. Et elle vous répondra ! Il faut simplement faire quelques manip’ pour qu’elle vous réponde. Et le faire de manière scientifique pour comprendre pourquoi cette réponse ; ce qu’elle veut dire exactement. »

Le but de Séguy est d’inventer une agriculture inspirée de la fertilité naturelle des forêts. Il fonde les principes de cette nouvelle agriculture sur quelques observations.

Lucien Séguy note le rôle essentiel de la « matière morte » dans la fertilité des forêts tropicales. Les « éléments fertilisants » qui s’enfonceraient dans le « sol minéral » pouvant malgré tout être recyclés par les racines profondes.

– Une première observation : Le sol forestier n’a pas besoin d’être labouré pour être meuble. Les organismes du sol forestier et les racines des plantes brassent la matière et produisent la porosité nécessaire à la présence raisonnable d’oxygène et d’eau dans le sol forestier.

1er principe : Lucien Séguy propose donc de semer directement les graines dans le sol, sans labour. L’idée n’est pas nouvelle. Ce semis dit « direct » avait permis aux civilisations précolombiennes de prospérer. La méthode en fut oublié, avec leur effondrement. Cette technique est redécouverte aux Etats-Unis dans les années 60, pour parer aux tempêtes de sable ; suite au « Dust Bowl » des années 30, lors de la grande dépression, qui a profondément meurtri le pays, comme l’illustre le film Les raisins de la colère.

C’est le glyphosate, bêtement diabolisé par des écologistes radicaux, qui a permis aux Etats-Unis d’abandonner le labour, donc d’éviter le désert… Le glyphosate agit en bloquant la photosynthèse des mauvaises herbes, rendant caduc l’archaïque labour. À ce titre, Lucien Séguy propose avec humour que soit décerné « le prix Nobel de la paix à Monsanto, pour sa contribution à la préservation des sols ».

Mais – attention – Lucien Séguy est lucide quant au risque de destruction de l’agriculture par les biotechnologies, quand elles sont développées dans un but mercantile. Au sujet de l’herbicide de Monsanto et des OGM, il nous dit : « la productivité n’a pas augmenté depuis leur adoption massive [alors] que les doses d’herbicide sont plutôt en croissance pour contrôler les [plantes] devenues résistantes au glyphosate. » Avoir recours à de plus grands volumes, inutilement… le contraire de l’écologie !

En Semis Direct, le sol n’est pas retourné : à l’avant du tracteur, un « rolofaca » ou « rouleau hacheur » couche le couvert végétal au sol ; à l’arrière, le semoir sème directement les graines sous cette litière. Source : paysan-breton.fr / Toma Swan

– Lucien Séguy fait une deuxième observation : Les sols forestiers sont couverts en permanence d’une litière végétale. Sous cette litière, les premiers centimètres du sol sont le siège de la fertilité de la forêt tropicale. En profondeur, les éléments nutritifs se font beaucoup plus rares !

2nd principe : Pour avoir un sol aéré, riche en nutriments et protégé contre les pluies diluviennes, Lucien Séguy comprend qu’il doit restituer une partie de la culture au sol. L’enjeu est notamment de nourrir les vers de terre et leur cortège d’êtres vivants. Il choisit de recourir à de « puissantes biomasses » pour couvrir le sol et le régénérer en matière organique, qui confère sa fertilité au sol.

Semis direct dans un couvert de sorgho en Europe. La densité et la vigueur du sorgho en font une excellente « plante géante » de couverture, pour contenir les autres plantes et nourrir le sol. Source : agriculture-de-conservation / Cécile Waligora.

– Une ultime observation permet à cet « ingénieur du végétal » d’identifier la complémentarité des plantes dans les systèmes forestiers : toutes ne prospectent pas l’eau aux mêmes profondeurs ; et certaines plantes peuvent arracher des éléments minéraux au sol, pour les mettre à disposition des plantes de la culture suivante.

3ème principe : Lucien Séguy commence donc un travail qui est au cœur de ce qu’il nomme sa « symphonie inachevée » : Il recherche les meilleures successions et associations végétales, permettant de réduire les dépendances aux fertilisants et aux pesticides, et de maximiser les revenus des agriculteurs.

En rupture avec la monoculture, il propose : « L’incorporation de biomasses de couverture encore plus puissantes et plus diversifiées pour que les couverts végétaux des SCV gagnent en multifonctionnalité gratuite. »

Entre deux cultures commerciales, des couverts végétaux sont semés pour réorienter la biologie, la chimie et la structure du sol. Ici, un mélange de tournesol, phacélie et pois. Source : Ver de terre production

Lucien Séguy appelle sa méthode : « Semis sous Couvert Végétal » (SCV).

Avec son binôme Serge Bouzinac et ses partenaires de la recherche et développement brésiliens, Séguy met en place une méthodologie de « recherche-action » sur « système de cultures pérennes » : le chercheur fait ses essais avec, pour et chez les agriculteurs, sur plusieurs années, pour adapter ses travaux aux contraintes de la production.

Pour ces travaux, Lucien Séguy est nommé docteur « Honoris causa » de l’université de Ponta Grossa, une des meilleures universités agricoles du monde, et “Grand Citoyen” par l’Assemblée Législative de l’Etat du Mato Grosso. Mais le paysan-chercheur tient à rendre hommage aux efforts des agriculteurs brésiliens et des acteurs institutionnels :

« Le Brésil a montré au monde sa capacité à développer en moins de 30 ans une agriculture de conservation que le monde entier admire et lui envie, même si elle est largement encore perfectible comme l’ont démontré nos travaux sur les innovations SCV inspirées du fonctionnement de l’écosystème forestier. »

Le grand agronome Norman Borlaug, père de la première révolution verte et prix nobel de la paix, en visite au Brésil sur la fin de sa vie, dira en découvrant les travaux de Séguy : “La deuxième révolution verte est en marche dans les savanes du Brésil !”

Ajoutons que, bien que fortement mécanisés, les agricultures du Brésil, de l’Argentine et des Etats-Unis restent peu productives, car peu irriguées : dans la région du Mato Grosso entre 2001 et 2007, les rendements par hectare sont en moyenne : de 3,5 tonnes pour le coton, 2,9 tonnes pour le soja et 3,4 tonnes pour le maïs. En France, le blé produit 7 tonnes par hectare et le maïs 9 tonnes. Un ami et disciple de Lucien Séguy, Christian Abadie, produit même 14 tonnes de maïs dans le sud-ouest de la France !

Pourquoi les agriculteurs des Etats-Unis, de l’Argentine et du Brésil acceptent-ils de produire si peu par hectare ? La réponse est en partie économique.

Regardons plutôt, pour le moment, les résultats de la méthode du « Semis sous Couvert Végétal » de Lucien Séguy.

Bilan des « Semis sous Couvert Végétal »

Amélioration du statut social des paysans, accomplissements économiques et environnementaux divers ; les résultats présentés ci-dessous sont non exhaustifs, mais sont l’occasion d’illustrer les problématiques de l’agriculture.

Résultats du groupe agro-industriel MAEDA : Augmentation de la productivité du soja de 25%, et du coton de 45%. Soit une productivité respectable de près de 4 tonnes de soja par hectare et 5 tonnes de coton. Passage à 3 cultures sur 2 ans au lieu de 2. Les marges ont été multipliées par 3. Le nombre de machines agricoles a été réduit de moitié. Le nombre de prestataires de services a chuté de 71%. Et la consommation de carburant a diminué de 70%. Produire plus avec moins !

Des engrais renouvelables : Le manque d’azote et de phosphore dans le sol est ce qui limite le plus la productivité des champs. L’azote constitue 78% de l’air que nous respirons. Il est obtenu industriellement par la réaction du gaz naturel avec l’air. Quant au phosphore, il est aujourd’hui extrait des carrières de « guano », sites de déjections des oiseaux marins, ressource peu renouvelable.

A titre d’exemple, Lucien Séguy introduit la plante sauvage Stylosanthes, pour sa capacité à fixer l’azote atmosphérique et à mobiliser le phosphore du sol. Cet exploit naturel est dû à des symbioses racinaires, avec des bactéries pour l’azote, et avec des champignons pour le phosphore.

En plus de la Stylosanthes, il choisit la Brachiaria, pour ses racines profondes qui récupèrent les nutriments perdus, de même que pour la densité de son couvert au sol et pour sa forte productivité. Lucien Séguy sème ces deux plantes entre les pieds du maïs qui précède la culture de soja. Il en tire une hausse de productivité pour le maïs et le soja, et s’en sert comme fourrage pour l’élevage.

Une réduction des dégâts : Sur soja, cette fertilité organique permet de réduire le nombre de traitements fongicides des 2/3, voire totalement, et d’obtenir des grains de 1 à 3% plus riches en protéines.

Sur coton, en réduisant de 30 à 50% les apports chimiques d’azote et de potassium, en simple complément de la fertilité naturelle du sol, les dégâts liés au ravageur sont nettement plus faibles. Les passages de pesticides peuvent alors être réduits d’1/3.

Une auto-épuration naturelle : Le sol vivant est un « biodigesteur » des résidus végétaux, mais aussi des pesticides, qu’il réduit en molécules de plus en plus simples. Plus il y a de matière végétale au sol, plus les pesticides restent piégés longtemps dans ce biodigesteur, et donc meilleure est la destruction de ces polluants.

En culture de coton, qui exige souvent de nombreux traitements chimiques, les Semis sous Couvert Végétal (SCV) permettent de réduire le volume d’insecticides de près d’un tiers et le nombre de molécules différentes de 18 à 5. Le volume de fongicides (contre les champignons) est réduit de moitié. La fonction auto-épuratrice des sols vivants permet de réduire sous le seuil de détection l’ensemble des 150 molécules et sous-produits polluants recherchés.

Une valorisation du territoire : Vous voulez sauver la forêt amazonienne ? 1/5ème des surfaces déboisées de l’Amazonie sont à l’abandon, car dégradés par le travail du sol. Les SCV peuvent régénérer ces 16,5 millions d’hectares :

« Les SCV les plus puissants permettent, en 3 à 5 ans, de retrouver les teneurs en matière organique et les caractéristiques de distribution des tailles d’agrégats des sols originels sous forêt. »

Autres sols valorisables : les savanes arbustives du Brésil, appelées Cerrados, réputés incultes. Ces terres, qui rappellent nos garrigues méditerranéennes, offrent plus de 50 millions d’hectares faciles à cultiver en SCV.

Avec la régénération des sols forestiers détruits et la valorisation des sols de savane incultes, Lucien Séguy se réjouit que le Brésil puisse doubler ses surfaces de production sans détruire la forêt amazonienne !

Le bocage Normand. Les haies et les arbres créent un microclimat à l’échelle des parcelles. Auteur : Bournagain.

Enfin, l’eau étant un élément essentiel à la vie, Lucien Séguy recommande de maintenir un maillage continu de végétation native de 20 à 50 mètres autour des parcelles, plutôt que des îlots forestiers. Cette « forme géométrique du défrichement » permet d’éviter l’ « effet de poêle surchauffée qui engendre des courants ascendants d’air chaud qui rejettent les pluies vers les forêts galeries à la périphérie ».

Une symphonie “inachevée”

Comme expliqué précédemment, les agricultures de hautes technologies du Brésil, de l’Argentine et des Etats-Unis pourraient assez facilement produire 1 tonne de plus par hectare. Lucien Séguy déplore le manque de formation technique et pointe aussi des raisons économiques.

À l’image des agriculteurs des Etats-Unis, les agriculteurs du Brésil ont adopté le non-labour, poussés par l’érosion des sols et par les prix très bas payés aux productions agricoles. Le non-labour leur permet de réduire leurs dépenses en matériel et essence, et apporte de la durabilité à leurs exploitations.

Au Brésil Central, où 95% des agriculteurs pratiquent le Semis Direct (1er principe : non-labour), le Semis sous Couvert Végétal (2ème & 3ème principes : une végétation puissante et diversifiée) n’est en réalité pratiqué que sur 30% des champs de soja et 15% des champs de maïs.

Ainsi, depuis les années 2000, étant insuffisamment régénérés, les sols du Brésil Central se compactent et un travail superficiel du sol redevient nécessaire. La méthode alors utilisée est le « discage » des 5 premiers centimètres, ce qui constitue une régression vers le labour et la chimie, des surcoûts et une perte de durabilité.

C’est que produire les couverts à aussi un coût ! Les systèmes de SCV nécessitent des investissements de 11% à 29% supérieurs aux simples systèmes sans labour. Hélas, en plus des aléas naturels, le libéralisme rend les prix payés aux producteurs extrêmement fluctuants et généralement plutôt bas. Ainsi, il est probable que les lendemains incertains découragent l’épargne dans le sol.

La formation professionnelle et des marchés organisés apparaissent comme les deux leviers pour qui veut bâtir une politique du sol vivant.

A la frontière des travaux de Séguy, plusieurs disciplines peuvent être convoquées :

La plus inattendue est sans doute l’archéologie ! Les pratiques agricoles des civilisations précolombiennes sont de mieux en mieux documentés : culture sans labour ni chimie de synthèse ; sélection des plantes sauvages et associations végétales au champ ; et certains sols amazoniens, qui sont entièrement façonnés par l’homme, possèdent une des meilleures fertilités du monde !

Une myriade de naturalistes (dont les spécialisations sont en proportion de la créativité de la Nature) et d’écologues (spécialisés, eux, dans l’étude des interactions naturels) : mobilisés auprès des agronomes (à recruter également !) pour rechercher de nouvelles plantes de couvertures et de nouvelles stratégies d’assemblage du vivant.

Encore une question de moyen ! L’étude des systèmes naturels nécessite des moyens logistiques que l’approche statistique et la modélisation informatique, généralement privilégiées aujourd’hui en écologie scientifique car moins onéreuses, ne devrait qu’appuyer !

Comme pour les plantes que nous mangeons et qui ont été sélectionnées pour être productives, les sélectionneurs peuvent améliorer les caractéristiques des plantes de couverture : Le sorgho blanc sans tanins à haute teneur en protéines, pour farines, bière, papier et amylose ; le sésame qui contient de 50 à 55% d’huile de qualité supérieure, pour les cosmétiques et l’aviation ; le sarrasin, pour les farines sans gluten, …

L’acclimatation de nouvelles plantes de cultures est aussi un moyen d’améliorer la santé du sol. Par exemple, l’intégration du riz pluvial dans les rotations avec les cultures de soja et coton permettrait de lutter contre les maladies à champignon. Pour rendre cette culture de riz pluvial attractive, le défi est actuellement de mettre au point des variétés à hauts rendements.

Quant aux biologistes et aux généticiens, leurs connaissances à l’échelle cellulaire et moléculaire est une aubaine pour l’étude du sol vivant :

Le séquençage génomique, d’abord, pour l’étude de la diversité microbienne. Champignons et bactéries cachent d’innombrables possibilités de symbioses et d’effets antibiotiques naturels. Il s’agit de tirer parti du haut potentiel des sols vivants !

La recherche dans les OGM aussi, à condition d’être au service de l’agronomie, seule discipline globale des champs : « Les SCV offrent une biodiversité fonctionnelle très efficace […] dans un tel contexte, les OGM pourraient être des auxiliaires précieux, légitimes et incontestablement valorisés pour seulement compléter les services écosystémiques majeurs des SCV. »

Nourrir les BRICS

Lucien Séguy, qui dénonce volontiers le conservatisme français, ne s’étend pas sur la politique du Brésil. Tentons, par nous-même, de comprendre cette très jeune puissance agricole :

Le programme social « Famo Zéro » (faim zéro) lancé en 2003, sous la présidence de Lula, puis de Roussef, a permis de réduire la part de la population sous-alimentée de 28% à 10%.

L’Embrapa, entreprise d’Etat, a acclimaté le blé, le soja, le maïs et le coton, aux sols et aux climats brésiliens. Son existence depuis 1972 inscrit le Brésil dans une démarche scientifique à long terme et ouvre la possibilité de transferts de compétences avec l’Afrique.

Tracés envisagés du chemin de fer “bi-océanique”.

Bien que le Brésil ait su défendre ses intérêts agricoles devant l’Organisation Mondiale du Commerce, le pays tente dès 2003 de remettre en cause les règles arbitraires imposées par les institutions dévoyées de Bretton Woods. En 2014, au sommet de Fortaleza, est lancée la Nouvelle Banque de Développement des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud).

Il s’agit pour les pays émergents de réduire leurs coûts de production, non par le dumping, mais par l’apport technologique et l’aménagement du territoire. Cette politique est aussi connue sous le nom de « Nouvelles Routes de la Soie ». Un exemple de coopération agricole entre la Chine et le Brésil : la construction de la voie ferrée bi-océanique, traversant l’Amérique latine d’Est en Ouest. Projet gagnant/gagnant, puisqu’il désenclave l’Amazonie et évite le passage par le canal de Panama pour fournir la Chine en denrées agricoles.

Mais cette coopération « sud-sud » est interrompue par le coup, orchestré par le département de la justice américaine, contre Dilma Roussef et Lula.

Et les vers de terre français ?

En France, les réseaux de Lucien Séguy ont débuté 30 ans après le bio, mais 15% des surfaces agricoles françaises sont déjà cultivées en Semis-direct, soit le double de l’agriculture biologique. En dehors des radars de la plupart des médias.

Bien sûr, le bio nourrit aussi les gens et doit être soutenu à ce titre. Notons seulement ses limites pour mieux nous détacher de l’agribashing : Une productivité moindre et un sol moins riche en vie.

Apprécions aussi les vrais mérites du bio : une production fraîche, car locale, et des circuits-courts, pour que la valeur aille aux producteurs.

Lucien Séguy entouré de Français passionnés. Source : festival Paysage in Marciac, 2018.

Les réseaux français de Lucien Séguy tentent toutes les dénominations pour se faire connaître du public : agriculture de conservation, agriculture de régénération, agriculture sur sol vivant. Et le ver de terre comme symbole de la méthode.

Ces agriculteurs sont présents dans tous les syndicats. Et la Coordination Rurale, second syndicat agricole de France, entre la FNSEA et la Confédération Paysanne, organise depuis 25 ans des festivals de non-labour.

Un ministre, le socialiste Stéphane Le Foll, a rencontré les leaders de ces mouvements en France, mais son cabinet n’a rien trouvé de mieux à leur proposer qu’une tribune à la COP21. Car la priorité du ministère est d’atteindre la neutralité carbone de notre agriculture, d’ici à 2050. Notre article « Ces milliardaires « écolos » qui veulent nous affamer » dénonce cette politique agricole malthusienne.

Une rencontre fortuite nous avait d’ailleurs permis d’interroger le ministre sur la détresse des agriculteurs et les prix trop bas. Nous lui demandions de mettre en place une limitation des importations et un stockage des surplus pour hausser les prix. Réponse du ministre : « Nous ne sommes pas communistes ! » Ce fut l’occasion pour nous d’évoquer la méthode des trente glorieuses : « Monsieur le ministre, De Gaulle non plus ; pourtant, c’était sa politique ».

Stéphane Le Foll a tout de même soutenu la création de « ver de terre production ». Cette chaîne de diffusion de contenus sur Youtube est animée par des agriculteurs. Mais les médias traditionnels restent en roue libre… et le public avec eux. Le pays a-t-il besoin d’une chaîne de télévision publique, qui soit dirigée par les instituts scientifiques ?

Parmi les mesures pour encourager l’agriculture sur sol vivant, rappelons l’importance d’autoriser le glyphosate pour maîtriser les couverts végétaux.

Enfin, l’hexagone gagnerait beaucoup à mettre en place une taxe sur les importations de soja. Elle inciterait le retour de la production de légumineuses en France, comme durant l’année 1973 (lorsque les Américains ont organisé un embargo du soja contre l’Europe).

Qu’est-ce qu’une légumineuse ? Une légumineuse est une plante qui, comme le pois, la lentille ou le soja, est capable de fixer l’azote présent dans l’air. Elles permettent de fertiliser un champ pour la culture suivante. Les légumineuses servent à diversifier les cultures pour limiter l’installation de maladies du sol. Et leurs graines, riches en protéines, augmentent l’autonomie de l’élevage. Cette taxe est donc une mesure de « protectionnisme éducateur », dans la tradition de l’économiste Friedrich List.

Le Brésil a prouvé qu’il est capable d’entendre cet argument, à condition que son droit au développement soit pris en compte. Retrouvons l’état d’esprit des coopérants, comme Lucien Séguy.

Antoine Beils, mai 2021

Annexe I : De l’importance de la productivité « physique » pour nourrir le monde

L’économiste et homme politique américain Lyndon Larouche a montré la relation entre d’une part, la productivité par travailleurunité de surface et volume de matières utilisées (les 3 paramètres de la productivité physique) contraints par les handicaps naturels d’un territoire ; et d’autre part, le potentiel démographique de ce même territoire. Dit autrement : Le nombre d’humains que la Terre peut porter n’est pas déterminé par les ressources naturelles, mais par l’efficacité de leur utilisation.

Examinons la productivité physique de l’agriculture.

L’agriculture raisonnée, l’agriculture de précision et l’agroécologie permettent toutes trois de produire autant, avec de moindres volumes de produits chimiques. Ce qui n’est pas forcément le cas du bio, qui a globalement recours à de grands volumes de pesticides « naturels ».

Même constat, avec la faible production du bio par hectare et par travailleur ; bien que l’émergence de pratiques agroécologiques (lorsqu’elles sont compatibles avec le cahier des charges du bio) permettent quelques améliorations.

L’Organisation des Nations Unies (ONU) et sa branche pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) soutiennent cette productivité physique. Elles parlent d’ailleurs d‘ « agriculture écologiquement intensive » ; mais sans moyens financiers à long terme pour promouvoir les semences à hauts rendements, la mécanisation et les autres moyens logistiques du stockage, du transport et de la chaîne du froid. D’ailleurs, le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies cherche encore 5,5 milliards de dollars, pour l’aide alimentaire d’urgence en 2021.

L’écologie, c’est quand les gros mangent les petits ?

En 1992, conformément au souhait du gouvernement britannique, les prix garantis par la Politique Agricole Commune sont abandonnés. Pour retrouver un équilibre comptable, les agriculteurs cherchent alors à réduire leurs dépenses en engrais et pesticides. Ils adoptent l’agriculture raisonnée, l’agriculture de précision, ainsi que l’agroécologie.

Mais si les prix tombent trop, les agriculteurs renoncent à lutter contre les maladies. Au risque de perdre la production…

C’est aussi le risque pris par le bio, qui, en renonçant à la chimie de synthèse, produit globalement un tiers moins de nourriture que l’agriculture conventionnelle à l’hectare, mais est mieux valorisé commercialement.

La page du productivisme, tant décrié encore, a donc été tournée de force ; bien que les extrémistes verts ne s’en satisfassent pas et exigent l’abandon total des équipements motorisés et de la chimie.

Et le pouvoir de nourrir change de main :

1/ Dépossession des agriculteurs. Puisqu’il faut acquérir du foncier, il faut s’endetter au-delà de ce qui est remboursable. Un problème pour la transmission aux jeunes, mais pas un problème pour le rachat par des fonds financiers.

2/ Concentration de l’agro-industrie. À l’image des abattoirs géants, qui imposent leurs conditions commerciales aux éleveurs.

Annexe II : Puit de carbone & pompe à fric

En climat tropical, le Semis Direct sous puissante biomasse permet de produire de 23 à 32 tonnes de matière sèche, aérienne et racinaire, par hectare. Or, cette matière sèche est faite pour moitié de carbone. Si l’intégralité de cette biomasse est restituée au sol, alors 900 kilos à 2 tonnes de carbone sont séquestrés dans ce sol chaque année, et jusqu’à une dizaine d’années de suite.

L’industrie cherchant à compenser ses émissions de carbones, la tonne de carbone non émise ou stockée se négocie actuellement entre 25€ et 50€. Le Groupe international d’experts pour le changement climatique (Giec) demande que ce prix soit haussé à 180 € la tonne.

Comme développé dans le dossier « Le New Deal vert : sortir du piège de la finance verte », la finance verte tente de mettre les États sous tutelle au nom du climat. Pour l’agriculture, aussi, accepter l’agenda “zéro carbone” est dangereux, car cet agenda mène à l’abandon des énergies fossiles, de la fertilisation azotée et de l’élevage, pourtant nécessaires pour nourrir correctement 9 milliards d’êtres humains en 2050.

Annexe III : Une plongée dans le sol vivant

  • Voir la vidéo : « Lucien Séguy, semis direct sur 20 millions d’hectares ». École Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse (ENSAT).

  1. Arnaud Beils says:Merci pour cet excellent article où j’ai appris beaucoup de choses sur l’intérêt du Semis direct sur Couvert Végétal.
    Je note notamment la capacité de certaines plantes à aller chercher les minéraux en profondeur.
    A noter également l’importance méconnus de cette pratique en France (15% de notre production !)
    Peut-être le semis sous couvert végétal permet-il aussi de réaliser des économies d’eau grâce au fait que le couvert végétal conserve l’humidité contrairement à de la terre nue ?Je souhaiterais te poser quelques questions pour comprendre ce que tu as écrit à fond.
    1/ Pourquoi le Brésil n’arrive t’il pas au même rendement que la France ?
    Tu précises qu’ils sont fortement mécanisés et qu’en 2007, nous (la France) arrivons au double du rendement par hectare.
    Hypothèse, le sol n’est pas encore assez généré ?2/ L’équivalent du semis direct sous couvert végétal appliqué à de faibles surfaces (- de 1 hectare) est il le maraichage sur sol vivant ? Autrement, quels outils utiliser pour produire en SCV sur une faible surface ?3/ peut-on dire que l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère (infime précisons le tout de même) est en parti dût au fait que l’on ne restitue pas la matière organique à la terre ? (d’où un argument supplémentaire en faveur du SCV pour capter le CO2)Encore merci pour cet apport intellectuel.
    Militons pour que la recherche agronomique ait les moyens d’augmenter notre potentiel démographique.
    Vive l’Humain explorateur du vivant !Reply
    1. antoinebeils says:Merci à toi l’ami,Pour répondre rapidement :
      1/ Comment doubler ou tripler la production :
      – Le Brésil est un pays aux climats contrastés. Le Mato Grosso par exemple, où a travaillé Séguy, est sec une partie de l’année. Il faut donc investir dans l’irrigation.
      – Une vraie régénération des sols permet les symbioses racinaires avec la vie du sol, pour valoriser la fertilité, donc une meilleur expression des potentialités de la plante.
      – Précisions : le soja étant 2 à 3 fois plus riche en protéines que le maïs, les faibles rendements sont compensés.2/ Comment appliquer l’ “agriculture sur sol vivant” sur une surface d’1 hectare :
      – La chaîne youtube “Ver de Terre Production”, animée par des agriculteurs et des chercheurs, permet de se mettre à jour de “l’état de l’art”, du jardin nourricier aux grandes cultures, en passant par l’élevage, l’arboriculture et le maraichage. 😉3/ La fixation du carbone, un argument pour les sols vivants ?
      Oui, mais… Le paradigme politique “neutralité carbone en 2050” est dangereux, car il implique la suppression de la fertilisation azoté et le démantèlement de l’élevage, comme l’exigent certains financiers fanatiques.
      Parlons plutôt de “l’agriculture sur sol vivant” comme d’une méthode pour nourrir le monde, bien nourrir, tout le monde !

Merci à s’unir pour nourrir le monde ….!!

Mission Lucien Séguy et Patrice Guillaume en Guadeloupe Mai 2008

Vendredi 16 mai
Préparation (Patrice Guillaume) du programme de la semaine avec les chercheurs de la station
de Neufchâteau (Marc Dorel, Jean-Michel Risède et Philippe Cattan).


Dimanche 18 mai
Accueil de Lucien Séguy et discussion avec Philippe Godon DR Antilles Guyane sur l’objet
général de la mission. Il s’agit d’étudier la possible mise en place de systèmes SCV sur
bananeraie et cannaie susceptibles d’offrir des solutions pour une agriculture « propre » vers
zéro pesticide et des terrains pour une recherche ANR dès 2009.


Lundi 19 mai
Visite des essais « plantes de couverture » conduits sur la station CIRAD de Neufchâteau avec
Max Vingadassalom et Steewy Lakhia, techniciens de l’UR 26 (banane, plantain, ananas) :
couverts de Soja pérenne sous plantations de banane classiques et en rangs jumelés.
− Observation des difficultés d’implantation du soja sur un sol labouré puis émietté
exposé à l’érosion dès la première pluie, qu’on tente de désherber à la herse : tout le contraire des SCV ! D’où recommandation par Lucien Séguy d’un herbicide adéquat
(Bentazone). Cependant il serait possible de s’affranchir d’un désherbage fastidieux et polluant par un couvert d’Arachis pintoï par exemple, qu’il convient de réaliser avant
la plantation de la bananeraie et non après, et par bien d’autres solutions « propres »
qui seront exposées dans le rapport de L. Séguy à venir.
− Observation également d’une flore caractéristique des sols saturés en eau (Cyperacées,
genres Echinochloa, Peperomia,etc…) conduisant à recommander l’installation d’un
couvert de plantes possédant un fort enracinement pivotant qui créera un effet chasse
d’eau dans le sol. La meilleure aération du milieu ainsi obtenue, aurait probablement
un effet contre la cercosporiose du bananier et les maladies cryptogamiques en
général.
Visite des essais couverture de Soja pérenne chez un agriculteur de Capesterre Belle Eau, M.
Tino Dambas, planteur de banane. Le soja pousse bien mais sa croissance est mal maîtrisée et
nécessite une opération de détourage manuel des bananiers. Ici encore le sol bien que
naturellement très filtrant porte une flore indicatrice d’une faible aération qui favorise
probablement les maladies fongiques comme la cercosporiose.
Discussion avec Philippe Cattan, agronome UR 26, sur les questions de pollution des bassins
versants et le devenir des produits phytosanitaires via les processus de ruissellement et de
drainage vers les nappes et les cours d’eau.
Évocation du cas de la chlordécone bloquée sur les complexes argilo humiques des sols que
Lucien Séguy pense pouvoir dégrader au moyen du développement d’une intense et
diversifiée activité biologique du sol générée par des couverts végétaux à forte
multifonctionnalité conduits en semis direct (essais à mener). Ces couverts végétaux sont
connus et maîtrisés et ont permis l’obtention de résultats spectaculaires en phytoremédiation
au Brésil (cf. rapport mission Séguy à venir et « La symphonie inachevée … », Séguy, mai 2008).


Mardi 20 mai
Discussion avec les chercheurs de l’UR 26, Marc Dorel et Jean-Michel Risède suite à la visite
de la veille. Exposé de leur motivation première pour la mise en place de plantes de
couverture, à savoir la lutte contre le nématode inféodé au bananier Radopholus similis.
Exposé des difficultés à implanter et gérer des plantes de couverture sous bananiers. Lucien
Séguy explique qu’il faut d’abord réaliser le couvert végétal puis planter dessus les vitroplants
de banane et supprimer tout travail du sol.
Présentation par Lucien Séguy des résultats obtenus au Brésil et du concept SCV, approche
scientifique holistique de la recherche action en agronomie pour une agriculture performante
et durable (respectueuse de l’environnement, non polluante) offrant ainsi des dispositifs
expérimentaux fiables et rigoureusement maîtrisés aux recherches thématiques plus
fondamentales pour en « démonter » les mécanismes fins.
Tournée herborisation sur le site de Neufchâteau pour constater que beaucoup de plantes
utiles dans les SCV sont présentes sur place (Éleusine et ses racines entourées d’un manchon
de mycorhizes, Arachis pintoï, Pueraria, Brachiaria decumbens, Crotalaire, Axonopus,
Sesbania…).
Visite du garage matériel agricole où il est constaté qu’aucun équipement actuel n’est adapté à
la mise en place de SCV (d’où les difficultés rencontrées sur les essais soja pérenne en station).


Mercredi 21 mai
Visite avec Marc Dorel des parcelles de jachères cultivées (Brachiaria decumbens) chez M.
Tino Dambas à Capesterre Belle Eau (100m d’altitude). D’après L. Séguy ce n’est pas la
variété la plus performante mais c’est un bon début… Cependant pourquoi ne pas valoriser ce
champ avant d’y replanter une bananeraie (sans travail du sol, en plantation directe
évidemment ce qui ne s’est jamais fait en Guadeloupe) en y laissant pâturer des bovins au
piquet (attention il faut les retirer 45 jours avant la plantation des bananiers pour laisser la
couverture du sol se reconstituer ; cf. rapport L. Séguy à venir)
Rapide mise en perspective par Lucien Séguy de ce qui pourrait être fait en Guadeloupe en
intercalaire de bananes, cultures de riz aromatiques (3 à 7 t/ha possible avec les variétés poly
aptitudes) ou de maïs pour une consommation de bouche, en épis. Enthousiasme de la part du
planteur !
Visite d’une bananeraie de montagne à Matouba (700 m d’altitude) appartenant au Président
de l’Union des Producteurs de banane de Guadeloupe, M. Francis Lignière. Il s’agit d’une
culture menée sans herbicide avec un très spectaculaire (et très beau) couvert d’Impatiens.
Pour Lucien Séguy c’est un bel exemple de SCV qu’on pourrait valoriser en plantant en
mélange d’autres fleurs à vendre coupées (Cosmos…cf. rapport L. Séguy à venir). Des
repousses de café arabica sous ces bananiers prouvent que les systèmes élaborés et hautement
productifs existaient anciennement dans cette zone de montagne. On observe toujours la
même flore révélatrice de sols saturés en eau laissant supposer que la plantation de couverts à
fort enracinement pivotant pourrait permettre de mieux ré-oxygéner les sols et par là même,
d’alléger la pression de la cercosporiose. Un essai sans traitement aérien fongicide évoqué
avec le président Lignière génère cependant une certaine crainte…
Visite des essais plantes de couverture menés sur la station de Vieux Habitants sous agrumes
avec deux VCAT en l’absence du chercheur Fabrice Le Bellec (en mission à Montpellier).
Ces essais ont pour objectifs de rechercher une couverture pérenne en terrain non mécanisable
sans recourir aux herbicides d’une part et de préserver des refuges pour une faune auxiliaire
utile d’autre part. Un essai grandeur nature conduit sur un terrain très pentu chez un
agrumiculteur qui a installé un couvert de soja pérenne pour lutter contre l’érosion et
l’enherbement, révèle la forte concurrence exercée pour l’eau par le soja aux dépens des
clémentiniers en saison sèche. Une meilleure maîtrise de la conduite des couverts et
éventuellement un choix différent de plantes (actuellement Soja pérenne et Cynodon dactylon)
au regard des objectifs fixés, permettraient certainement de bénéficier de fonctionnalités
supplémentaires de l’installation de couverts permanents en arboriculture fruitière.

Jeudi 22 mai
Visite de plantations de canne à sucre avec Philippe Oriol, sélectionneur canne (UR 75). Tout
d’abord en Est Grande Terre sur le faire valoir direct de Gardel : observation de labours
profonds retournés laissant des mottes de 0.5 m de diamètre, à surface lissées qu’il sera
quasiment impossible de réduire sans gravement en altérer la porosité avant de procéder au
sillonnage et à la plantation de nouvelles boutures de canne. Bel exemple de ce qu’il ne
faudrait plus faire si l’on désire éviter la perte de carbone et d’azote dans l’atmosphère et la
destruction du système de porosité des vertisols, gage d’aération et siège d’une réserve en eau
facilement utilisable.
De tels travaux au demeurant fort consommateurs d’énergie pourraient être remplacés par une
plantation directe sur l’épais paillis de canne (10 à 15 t/ha) qui tapisse le sol après la dernière
récolte comme on l’a observé en nord Grande Terre en zone sèche (1000 mm/an) aussi bien
qu’en nord Basse terre plus arrosée (1800 mm/an). Il suffirait de tuer les repousses au
glyphosate puis de sillonner l’ancien interligne sur paillis avec un outil adéquat pour obtenir
une nouvelle plantation sur ce couvert mort. Le sol serait ainsi protégé contre l’évaporation et
les adventices, et conserverait tout le système racinaire du cycle de canne précédent formant
un réseau de pores précieux.
Lucien Séguy se renseignera dès son retour au Brésil sur la disponibilité d’une machine
capable de couper le paillis sans provoquer de fréquents bourrages, avant le passage d’un
corps billonneur dans l’axe de la coupe et enfin la dépose des boutures au fond du sillon ainsi
ouvert.
Philippe Oriol nous informe d’une demande pressante de l’INRA Antilles Guyane pour une
production de canne biologique en vue de labelliser un jus de canne « bio ». La mise en œuvre
de SCV canne peut sans doute répondre à ce souhait et même se rapprocher d’une production
généralisée de sucre bio, en tout cas propre, sans résidu agro toxique, puisqu’il serait possible
de se passer d’herbicide et de réduire considérablement les apports d’engrais via des couverts
capables d’enrichir le sol en azote et de recycler efficacement les nutriments essentiels.
Par ailleurs des inter-cultures à haute valeur ajoutée pourraient être implantées en semis direct
entre deux cycles de canne successifs comme du riz pluvial, du maïs (production en épis) au
moyen de semoirs de semis direct qu’on pourrait importer du Brésil.
En fait un très grand nombre de systèmes pourraient être conduits en Guadeloupe qui dispose
de sols riches en matière organique et d’une forte pluviométrie. Y produire beaucoup plus de
denrées alimentaires qu’aujourd’hui n’est pas une utopie et les SCV offrent des solutions
insoupçonnées pour un développement durable de l’agriculture guadeloupéenne (L. Séguy à venir).


Vendredi 23 mai
Synthèse de la semaine avec Marc Dorel et Jean-Michel Risède
Un premier point essentiel concerne le nécessaire équipement en matériel SCV que le
CIRAD Guadeloupe doit acquérir.
− L’achat d’un semoir SEMEATO précis adapté à l’expérimentation (petites parcelles et
contrôle fin du nombre de graines et de leur espacement sur la ligne) est indispensable.
− Un rouleau équipé de cornières destiné au contrôle des couverts est le second outil de
base. Il permet de casser, de mâcher les couverts, pour éviter leur développement trop
important avant la mise en place de la culture principale. Cette intervention mécanique
peut le cas échéant être complétée par une application de glyphosate faiblement dosé
ou une solution de KCL à 25% (solution « propre « issue » des travaux de L. Séguy et
S. Bouzinac sur l’ingénierie écologique au Brésil, 2007)
− En troisième lieu un outil spécialisé canne à sucre pourra être acheté afin de mettre en
œuvre très rapidement la technique de plantation directe de la canne sur paillis, cela
plutôt par une CUMA que par le CIRAD d’ailleurs, pour un outil adapté aux grandes
parcelles commerciales. Cependant un modèle plus petit pourrait servir aux essais
CIRAD en et hors station.
Lucien Séguy se chargera de contacter les fabricants brésiliens et d’obtenir des devis
avantageux.
Quelques propositions schématiques de systèmes sont ensuite passées en revue, en avant
goût du rapport de Lucien Séguy qui les détaillera bien évidemment.

Les principes généraux des SCV sont rappelés, insistant notamment sur la nécessité
d’implanter le couvert avant la culture principale et non l’inverse comme cela a été vu sur les
premiers essais conduits en Guadeloupe (ex. Arachis pintoï sous banane qui permet non
seulement de contrôler les adventices mais aussi de profiter de la capacité de cette plante à
stocker de l’azote dans le sol). Il importe aussi de ne pas planter sur un couvert important de
graminées desséchées avant 45 jours pour passer le pic d’immobilisation de l’azote initial.
Ainsi pour contrôler les adventices et les nématodes et apporter de l’azote sur des systèmes
pérennes (banane) on pourra implanter des couverts à base, par exemple de :
− Arachis pintoï et Arachis repens qui supporte l’ombre.
− Centrosema pascuorum qui fixe N et est très compétitif (joue le rôle d’herbicide
naturel en dominant les autres adventices).
− Stylosanthes guianensis CIAT 184 extrêmement compétitif et hautement fixateur
d’azote (qu’il est aisé de contrôler sans herbicide au moyen d’un rouleau à cornières)
− Graminées pour lutter contre le nématode Radopholus similis comme Brachiaria
ruziziensis, le riz, Axonopus (qui pousse à l’ombre et domine toute la flore adventice
sans entretien).
− Des associations Brachiaria ruziziensis plus Cajanus Cajan ou Stylosanthes CIAT 184
pourraient être implantées dans les grands interlignes de banane profitant de la
puissance de leur système racinaire pivotant pour aérer le sol et stocker de l’azote.
− Soja et Pueraria phaseolides (fixateur d’azote) ou calopogonium munucoides maîtrisé
au rouleau peuvent aussi être employés.
Mais il est aussi plus efficace de construire des systèmes qui offrent un revenu supplémentaire
aux agriculteurs tout en apportant les fonctionnalités agronomiques recherchées (lutte contre
adventices, lutte contre nématodes, fixation d’azote, amélioration de l’aération du sol).
− C’est ainsi qu’on peut penser à des systèmes de couvertures sous bananier incluant des
plantes annuelles valorisables : riz de mars à juin puis maïs associé avec Stylosanthes,
Brachiaria, Sésame (anti nématodes et fourmis manioc), Éleusine coracana, Soja
graine. Grâce à ces graminées (riz et maïs) et au soja, L. Séguy est certain qu’il est
possible, dans les cas extrêmes, de désherber efficacement et préventivement les
bananeraies en utilisant les produits autorisés sur ces grandes cultures (alachlore,
fusilade, bentazone, clincher (tue toutes les graminées sauf riz),…). Une étude de
marché sur riz et maïs en Guadeloupe pourra utilement être conduite avec des
agriculteurs et les pouvoirs publics.

L. Séguy proposera des couverts végétaux (communautés de plantes) dont on analysera, sur
les matrices expérimentales qu’il conviendrait d’installer, la multifonctionnalité effective au
regard des contraintes biologiques des sols (nématodes, coléoptères, pollution par les
agrotoxiques tels que la chlordécone) et l’amélioration de leur fertilité d’origine organobiologique sous culture. Enfin, des produits issus de l’écologie microbienne de même que des
composts devront être testés pour booster les fonctions agronomiques recherchées au sein des
systèmes SCV.
La question de l’importation de semences et de leur multiplication est évoquée sachant que
nombre de plantes utiles sont déjà présentes en Guadeloupe et pourraient être récoltées et
multipliées (Sesbania, Crotalaria, Cajanus cajan, Arachis pintoï, etc…). Marc Dorel et JeanMichel Risède vérifieront les conditions d’importation de semences auprès du GNIS
(Groupement National Interprofessionnel des Semences) qu’ils connaissent bien et pensent
pouvoir convaincre d’autoriser, à des fins expérimentales, un grand nombre de plantes. Lucien
Séguy établira une liste de graines et proposera des mélanges (penser au blé noir dont l’effet
herbicide est puissant) à nos collègues de Guadeloupe. Enfin la multiplication de semences
devra être effectuée en Guadeloupe sur des parcelles réservées à cet effet chaque année.
Cela amène le sujet de la disponibilité en main d’œuvre et des compétences nécessaires pour
se lancer dans les SCV en Guadeloupe. Les chercheurs et techniciens en place n’auront peut
être guère de temps à consacrer à ces dispositifs même si l’on mise à fond sur la mécanisation
des opérations. Pour Lucien Séguy il est essentiel d’appuyer les équipes guadeloupéennes par
des spécialistes SCV et ainsi éviter perte de temps, tâtonnements inutiles et échecs. Une
analyse des compétences « ciradiennes » en la matière devra être établie afin de former des
techniciens en Guadeloupe aussi rapidement que possible (Lucien Séguy, Roger Michellon,
Serge Bouzinac, Patrick Técher … ?).
Enfin, lors d’une discussion avec la Présidente du Centre INRA Antilles Guyane, Danielle
Célestine-Myrtil-Marlin, l’intérêt pour les SCV de la communauté scientifique agronomique
guadeloupéenne qu’elle représente, s’est exprimé clairement.
L’INRA locale est demandeur d’une collaboration soutenue avec le CIRAD sur les SCV.
En effet nos deux organismes sont soucieux d’apporter à l’agriculture guadeloupéenne des
réponses au défi posé par son développement, à savoir couvrir la plus grande part possible des
besoins alimentaires de la population par des productions locales de haute qualité sanitaire et
nutritive, comme le souhaitent le Conseil Régional et les pouvoirs publics. L’exemple de la
production de jus de canne biologique évoqué par Danielle Célestine est une illustration
récente de cette demande de la société.
Le Directeur Régional du CIRAD, Philippe Godon, rappelle que sa lettre de mission, cosignée
par les DG INRA et CIRAD, lui donne mandat de développer le partenariat entre nos deux
institutions, ce qui permettra de renforcer la collaboration engagée de longue date.
Les bases de réflexion sont les suivantes :
− Les dispositifs SCV sont élaborés et mis en place par le CIRAD pour comparer une
large diversité de systèmes fondés sur des associations de plantes de couverture et de
culture variées, en première approche sur banane et canne.
− Les dispositifs installés en station sur les sites du CIRAD et/ou de l’INRA (par
exemple domaine INRA de Godet en canne où un protocole est signé depuis plusieurs
années) mais également chez des agriculteurs à qui on pourrait louer des parcelles,
seront des terrains maîtrisés qui allient recherche action et recherche scientifique plus
fondamentale. Les sujets ne manquent pas sur lesquels des équipes pluridisciplinaires
et pluri organismes pourront œuvrer dans des projets construits en commun. Flux
d’eau et d’oxygène, bilan carbone et azote, biologie du sol, suivi des xénobiotiques,
compréhension du rôle des communautés de plantes (« démontage » du réacteur
biologique), adventices, impact sur les populations de ravageurs et sur les maladies…
On propose ainsi des solutions aux questions posées par le développement de l’agriculture
guadeloupéenne dont la mise au point est éligible sur les financements régionaux et européens
(FEADER). On crée par là même des terrains expérimentaux où des travaux de recherche sont
éligibles aux financements ANR et PCRDT en partenariat avec INRA, IDR et autres.
Par ailleurs, ces travaux sur les SCV menés en Guadeloupe pourront être valorisés dans
l’ensemble de la zone caraïbe où nombre de petites îles indépendantes sont contraintes
aujourd’hui d’importer quasiment tous leurs aliments de la zone d’influence des États Unis,
sans parler du cas d’Haïti qui doit faire face à des problèmes plus difficiles encore. Des
partenariats en recherche pourraient en outre être noués avec l’université des West Indies (Trinidad).


Montpellier, le 02 juin 2008
Patrice Guillaume

L’agriculture écologiquement intensive, la révolution doublement verte …

Extrait du livre de Michel GRIFFON …..Préface de M. Erik Orsenna

Les apports de Lucien Séguy

Lucien Séguy est un agronome, très créatif et passionné, dont la carrière s’est faite
en grande partie au Brésil où il a développé de nombreux systèmes de culture à
caractère expérimental dans le cadre d’une relation directe avec des professionnels.
Sa méthode de travail repose sur l’invention permanente d’itinéraires techniques
et leur expérimentation en vraie grandeur, sur l’observation attentive des effets
sur le milieu et sur la reformulation en continu d’hypothèses de travail. L’ensemble
permet un haut degré d’inventivité. Il est l’inventeur d’une panoplie de systèmes de
culture en « semis direct sous couvertures végétales » dans le tropique du Brésil,
et il contribue à la recherche d’autres systèmes dans d’autres pays du monde en
particulier en Afrique et à Madagascar. On lui doit d’avoir donné à l’agroécologie une
grande partie de sa dimension pratique et d’avoir brillamment élargi les horizons
des techniques agronomiques alternatives.

Le semis direct sur couverture végétale dans le sud de la France

Les enseignements tirés de ces rencontres


Lors de ces rencontres, un certain nombre de points ont retenu l’attention. Le système doit
être abordé et réfléchi de façon globale. La technique serait transposable quel que soit le
type de sol, le point commun étant la mise en place de couverts végétaux adaptés à la
région. Le couvert végétal est central dans le SCV, il doit avoir un développement maximal
quitte à le fertiliser et il doit être diversifié.
Les agriculteurs qui se lancent en SCV peuvent le faire rapidement à partir du moment où
ils réussissent leur couvert végétal hivernal. Mais ils peuvent le faire à leur rythme. Il est
nécessaire d’expérimenter sur son territoire, son exploitation, avec ses conditions
pédoclimatiques pour adapter au mieux les couverts végétaux et les cultures.

Merci à la chambre d’agriculture des Landes (2018)

Sans le Glyphosate : «L’agriculture française régressera inexorablement»

Lucien Séguy, ancien pédologue de l’Orstom, va encore plus loin. «En voulant supprimer par idéologie le glyphosate, la France pourrait passer à côté de tous les enjeux de l’agroécologie», s’alarme-t-il. Bien employé, le glyphosate est un «rempart encore indispensable contre l’érosion de la couche arable partout dans le monde… Avant, les tropiques produisaient peu, car leurs terres faiblement fertiles naturellement pour les cultures partaient avec l’eau des pluies. Avec l’agroécologie intensive, les agriculteurs brésiliens peuvent faire deux récoltes plus un engraissement de bêtes par an et même intégrer la production de bois dans le même champ… Il y a dans le monde des millions d’hectares dégradés que l’on peut transformer en jardins tropicaux, il y a de la place pour tout le monde, les gros et les petits agriculteurs. Mais tout cela sans le glyphosate, c’est compliqué», résume-t-il.

En France…..

Pour l’Hexagone, renoncer au glyphosate reviendrait à précipiter une sorte de crise définitive. «L’agriculture française régressera inexorablement. Le pays deviendra acheteur de nourriture et n’exportera plus. Soit on fait le choix inverse, on recharge les sols en matière organique avec le génie végétal en semis direct, on assure alors de hautes productivités stables dans le changement climatique, on préserve des eaux et des sols propres, on garantit des productions totalement pures dans un environnement protégé qui capte plus de carbone qu’il n’en émet», prévient Lucien Séguy. Une agriculture en osmose avec le rythme des saisons et de la nature, mais qui ne peut se passer d’une utilisation raisonnée du glyphosate.

Pour les défenseurs de l’agroécologie, comme M. Séguy, il est donc possible de «produire intensivement à peu de frais de la nourriture de qualité sur des sols sans fuite à la fertilité améliorée». À condition de reconnaître le rôle majeur que le controversé herbicide doit jouer. Les débats et polémiques, on peut en être sûr, sont loin d’être terminés.

Article écrit par Jérôme Lassalle est ingénieur agronome

Le labour c’est tabou, on en viendra tous à bout ?

Face aux menaces pesant sur la ré-autorisation du glyphosate, des agriculteurs sont descendus sur les Champs-Élysées le 22 septembre dernier, à l’appel de la FNSEA, premier syndicat agricole français. Etre soucieux de notre santé ne doit pas forcément empêcher d’entendre l’inquiétude des producteurs de perdre un outil de désherbage efficace. Les alternatives au glyphosate sont néanmoins nombreuses. Des produits de substitution ou des méthodes de désherbage mécanique éprouvées en agriculture biologique, comme le labour, peuvent permettre un contrôle efficace des mauvaises herbes. A moins de ne plus souhaiter labourer les sols. C’est le cas des agriculteurs engagés dans l’ « agriculture de conservation ». Ils ont revendu leur charrue pour éviter la déstructuration des sols qu’elle peut causer. En labourant, l’agriculteur enfouit des graines de mauvaises herbes en profondeur pour les empêcher de germer. Mais dans le même temps, cette action perturbe fortement la vie du sol, comme les vers de terre, les bactéries et les champignons, indispensables à une bonne fertilité. Pour retrouver une bonne fertilité et structure des sols, les agriculteurs engagés dans le non-labour visent à avoir un sol le plus vivant et couvert possible. Pour cela, ils mettent en place des couverts végétaux destinés à éviter les sols nus, fortement sensibles à l’érosion. Ces couverts végétaux permettent de restituer leur biomasse au sol. Ils peuvent provenir des résidus d’une culture après récolte, par exemple  les pailles de blé dont on a moissonné les épis par exemple, ou bien d’ espèces non récoltées, mais implantées uniquement dans le but de nourrir le sol. Les producteurs implanteront alors ces couverts végétaux entre deux cultures destinées à être récoltées, ou bien en association avec elles. On estime qu’en France plus de 30% des céréales sont cultivées sans labour, et plus de 4% sans aucun travail du sol y compris mécanique. La capacité de cette agriculture à stocker le carbone et à régénérer les sols est un argument de poids pour lui assurer son soutien. Les pratiques de non-labour sont en effet capables de stocker, sous des climats tempérés, entre 100 et 200 kg de carbone par hectare, là où le labour participe au réchauffement climatique en émettant du carbone.  Ce qui fait dire à Lucien Séguy chercheur au CIRAD spécialiste du semis-direct, qu’avec l’agriculture de conservation « le plus grand puits de carbone est entre nos mains ». Les terres sans labour et avec des couverts ont généralement de meilleurs taux de matière organique, retiennent mieux l’eau ou ont une moindre sensibilité à l’érosion.

Destruction d un couvert végétal avec un rouleau et semis simultané (Source : Grégoire Agri)

Le pionnier de la recherche française sur les SCV répond à nos questions

Lucien Séguy, agronome au Cirad, est un

chercheur engagé depuis de nombreuses

années aux côtés des paysans du Sud dans la

construction, la mise en place et la diffusion des

SCV, notamment au Brésil où il travaille depuis 1978.

ƒ Que répondriez-vous à ceux qui disent que le semis direct

n’est pas une agriculture biologique ?

L.S. Ils ont raison. Ce n’est pas une agriculture bio. Mais c’est

pourtant une agriculture plus bio que celle bio ! Dans les SCV, on

remet la biologie au cœur des relations sols-cultures, elle en est le

moteur. Dans l’agriculture bio, on laboure les sols. Avec le changement

climatique, on observe depuis quelques étés des pluies de type

tropical avec des intensités extrêmement élevées. Le labour a comme

conséquence que tout le sol part dans la rivière sous une pluviométrie

comme celle là. C’est quoi cette agriculture biologique qui est capable

de perdre son sol en deux ou trois pluies ? En plus, l’agriculture bio n’a

pas toujours enlevé, disons, une enveloppe chimique. On s’est aperçu,

en traçant les produits, qu’il y avait des pesticides malgré toutes les

garanties d’un cahier des charges très complexe.

La nourriture propre n’est donc pas une garantie non plus en

agriculture bio. Il n’y a peut être pas assez de suivi dans la traçabilité

pour garantir une nourriture absolument propre. Mais surtout ce qui

me choque le plus c’est de laisser les sols qui se sont formés durant

des millénaires, à l’assaut de la première pluie. Que va-t-on faire

après ? Qu’est devenu le bio ? Le bio devrait être construit sur des sols

entièrement protégés sans externalités. Et puis, c’est sûr, il devrait

être débarrassé de toutes les molécules chimiques les plus nuisibles

à l’homme et à l’environnement. Le SCV, par rapport au bio, s’est

préoccupé, dans sa première phase jusqu’à aujourd’hui, de contrôler

complètement l’érosion et les externalités même dans les climats les

plus excessifs (où il tombe 2,5 mètres d’eau). C’est déjà relever un

sacré défi que de protéger les sols dans toutes les écologies !

ƒ Comment alors produire propre avec le SCV ?

L.S. Depuis 3-4 ans, la deuxième phase de notre travail d’équipe est

l’opération baptisée « grain propre ». Il n’y aurait pas de problèmes avec

les produits phytosanitaires s’ils étaient dégradés rapidement et si leurs

résidus, leurs molécules, n’étaient agressifs ni pour l’environnement ni

pour l’homme. Mais on sait que ce n’est pas le cas, ils sont entraînés dans

d’autres milieux comme les rivières et les nappes phréatiques. Dans les SCV,

c’est exactement l’inverse. Il existe un mécanisme d’explication intéressant

qui mériterait d’être largement repris par les chercheurs qui s’intéressent

aux mécanismes fondamentaux. Dans le SCV, les sols sont toujours sous une

couche protectrice qui fait jusqu’à 15 cm (la couverture permanente) et ne

sont jamais exposés. En Amazonie, si je mets des sondes thermométriques

dans le sol sous la forêt et dans les parcelles SCV mitoyennes, sur le même

sol, on a la même température. C’est un effet tampon de la couverture.

C’est aussi un milieu nutritif pour toute la faune qui va transformer

ces matières, les fragmenter et faciliter la minéralisation de la matière

organique. Quand on emploie des pesticides en SCV, ce sont les cultures et

la couverture végétale qui les interceptent, et non le sol ni la faune qui y

vit car, étant couvert, le sol est complètement protégé !

Deuxièmement, cette couche protectrice, si les conditions sont

adéquates, se fait littéralement digérer au bout de 2-3 mois. Or les

molécules chimiques qui ont échappé aux cultures, vont en SCV imprégner

les litières au-dessus du sol. Comme ces litières sont digérées par toute

l’activité du sol, faune et microfl ore, véritables réacteurs de transformation,

les molécules nocives le sont aussi et, peut être, n’ont alors plus aucune

nocivité. C’est là où il y a des sujets fondamentaux pour la recherche.

Qu’est ce qu’il reste ensuite des molécules nocives ? Moi, je fais l’hypothèse

qu’il ne reste rien. C’est un système auto-épurateur. Il se nettoie tout

seul par voie biologique. Toutes les tendances que l’on a mesurées sur

ce mécanisme montrent une convergence, un début de démonstration.

Mais je vais plus loin, comme je n’en ai pas encore la totale conviction

et qu’il faudrait le démontrer sous tous les climats et tous les types de

couverture, j’enlève progressivement la chimie des systèmes SCV et j’y mets

des molécules organiques à la place tant est que l’on peut les généraliser

sur de grandes surfaces* et que leurs coûts ne sont pas supérieurs à ceux

des systèmes conduits en « tout chimique », avec des performances

équivalentes. Je commence à faire cela en France et dans d’autres pays.

Les molécules qui restent dans les grains et le sol sont ensuite analysées

par les outils de laboratoire les plus perfectionnés. J’analyse actuellement

138 molécules. Je veux être sûr que le digesteur nous débarrasse de toutes

les molécules méchantes pour l’homme et l’environnement.

La première bataille est celle de l’eau, pas celle du carbone. Si l’on

réduisait drastiquement les nitrates et les pesticides, eh bien, au bout

de 4-5 ans, les nappes seraient probablement propres. Avec les SCV, tout

est intercepté et digéré dans les couvertures. Les nitrates, hors besoins

des cultures, sont réorganisés en azote organique immédiatement. Dans

plusieurs régions de France, avec des hivers où il pleut beaucoup, il n’y

a pas de nitrates en dessous de 30 cm (mesures effectuées par diverses

chambres d’agriculture). C’est peut être la plus grande révolution apportée

par les SCV !

* La panoplie de molécules organiques actuellement ajustées dans les SCV fait appel à de l’humus

liquide pour substituer une partie des engrais, des éliciteurs pour remplacer les fongicides et stimuler

les défenses immunitaires des cultures, des dérivés du NEEM et du Bt pour contrôler les insectes

ravageurs, des complexes d’amino-acides pour traiter les semences. Tous ces produits sont issus de

biomasses renouvelables.

ƒ Les OGM ont-ils un rôle à jouer dans les systèmes SCV ?

L.S. Dès 1994, je n’ai jamais cru à l’efficacité durable des OGM RR

(résistant au round’up ou glyphosate). À cette époque, j’avais déjà écrit

que je connaissais trois plantes pour lesquelles il fallait déjà tripler les

doses de glyphosate au Brésil. Et comme c’était des dicotylédones, le

glyphosate n’était pas efficace. Il était donc prévisible que des formes

de résistance allaient donc apparaître très rapidement car j’en avais déjà

trouvé plusieurs sur un temps très court. Ce type d’OGM ne nous intéresse

pas en SCV. Ils peuvent être utiles 2 ou 3 ans, le temps que les plantes

se « retournent ». Car la nature sur ce sujet là se retourne rapidement.

Elle est autrement riche et intelligente et a des moyens prodigieux pour

se défendre. Contrôler les mauvaises herbes en injectant des gènes

de résistance au round’up ne pouvait pas tenir la route. Ça je l’ai dit

et c’est ce qui est arrivé. Ça a d’ailleurs mené à tous les abus. On dit

qu’on économise des herbicides grâce aux RR et en fait on augmente les

doses au fur et à mesure que la flore se consolide ! Et de gros accidents

existent !

Donc la réponse est claire : les OGM RR ne sont pas indispensables, ou

alors pendant 2 à 3 ans uniquement. C’est une technologie intelligente

de transition pour un temps très court. En plus, on sait aujourd’hui que le

glyphosate a des effets collatéraux terribles sur la vie biologique du sol.

Il détruit les bactéries qui réduisent le manganèse. Partout, on voit alors

apparaître des carences en manganèse. Donc d’un coté, on pense réduire

les coûts avec les OGM RR, mais de l’autre, l’expérience montre que sur

beaucoup de céréales, et sur le soja, les effets collatéraux (déséquilibres

graves de la vie du sol : développement de fusarioses, défi ciences

à carences en manganèse, utilisation excessive et non réduction

d’herbicides, etc.), sont bien pires que les avantages éphémères que

ces OGMRR procurent. L’humilité est la chose la moins bien partagée

dans le domaine de la recherche et si on avait un peu de réfl exion par

rapport à notre capacité à modifi er des environnements d’une complexité

colossale, on progresserait beaucoup plus vite, même si, c’est vrai, les

OGM sont de véritables révolutions d’un point de vue commercial.

Par contre, les OGM Bt (Bacillus thuringiensis), apparaissent plus

constants dans leur efficacité que les RR, pour le contrôle de divers

insectes ravageurs ; l’association des SCV avec des plantes OGM Bt peut

être extrêmement utile pour réduire les coûts de production de cultures

délicates très chargées en pesticides telles que le coton (12 à 18

applications de pesticides sur les cotons pluviaux de haute technologie

dans le Brésil central). Enfin, les OGM qui permettent de faire produire

des molécules biologiques indispensables à la vie humaine mériteraient

certainement d’être associées aux SCV, pour les produire moins cher et

plus propre.

ƒ Est ce-que les SCV sont possibles sous tous les climats ? ƒ

Quelles sont les limites techniques des SCV ?

L.S. Oui, complètement ! Les SCV sont même possibles sous des climats

où on ne faisait pas d’agriculture avec les systèmes traditionnels. À part

sur les permafrosts (sols gelés en permanence) de Sibérie ou les déserts

du Sahara ! Ils sont possibles dans toute la zone actuelle mondiale où il

existe de l’agriculture, dans tous les pays, même là où on produit peu ou

avec beaucoup d’intrants. Tous les schémas sont possibles ! Grâce à eux,

on peut aujourd’hui cultiver des environnements que l’on ne pouvait pas

aborder avec des techniques traditionnelles du fait de leur sensibilité vis-

à-vis de l’eau ou d’excès climatiques quelconques. Les SCV protègent en

effet le sol, servent de tampon pour la température et les climats agressifs

et régénèrent la fertilité sous culture.

Est ce que les compétitions entre les cultures principales

et les plantes de couverture ne constituent pas un frein

important à la mise en place des SCV ?

L.S. Dans des SCV qui sont bien montés, il ne devrait pas y avoir de

compétition cultures principales / plantes de couverture. C’est le rôle des

essais, de la recherche en amont. On a créé les systèmes de telle manière

qu’il n’y ait pas de compétition entre les espèces soit en faisant des semis

décalés, soit en choisissant des plantes de couverture qui n’ont pas les

mêmes exigences hydriques et nutritionnelles et qui ne vivent pas au

même niveau dans le profi l cultural. Il faut appréhender les SCV comme

un système : valoriser le système dans son ensemble et ses modes de

fonctionnement plutôt qu’une seule culture. On a affronté tous les climats

possibles, on a triplé les productions… Si c’est bien maîtrisé, c’est que

c’est bien compris ! On connaît les lois qui régissent le fonctionnement

de ces systèmes et ils fonctionnent partout. C’est la démonstration qu’il

y a un côté universel dans ces lois d’application. C’est la seule technique

au monde qui permette aujourd’hui de cultiver de manière intensive

(expression du potentiel de production plus élevé et diversifi é) tout en

augmentant l’activité biologique et la matière organique sans apport

exogène de cette dernière.

ƒ Quelles sont les limites techniques des SCV ?

L.S.Elles dépendent uniquement de la capacité intellectuelle et

pratique des gens à imaginer et créer des innovations technologiques et à

les faire progresser. Depuis le début, les SCV ne font que progresser dans

leurs propriétés, leur capacité à produire durablement et leurs avantages.

Actuellement, l’opération « grain propre » intéresse la société civile car le

consommateur veut manger propre. On pourrait imaginer une traçabilité

derrière. L’étape suivante serait alors de voir si des collaborations seraient

possibles avec des hypermarchés du fait que ces produits sont différents,

sans résidus toxiques. Commercialement, ça tiendrait la route et les prix

différenciés pourraient être répercutés chez les producteurs !

ƒ À qui s’adressent les SCV ?

L.S. Les SCV s’adressent à l’agriculture, à toutes les formes d’agriculture.

Les SCV ne sont pas réservés aux grandes exploitations agricoles. Quelque

soit le cas de figure, ce sont des phénomènes colossaux d’érosion sous des

climats bien plus agressifs que les nôtres qui ont déclenché le changement

de techniques culturales. Les SCV sont actuellement mis au point pour tous

les types d’exploitation. Avec l’expérience que nous avons à Madagascar

et en Asie, on pourrait créer des milliers de systèmes. Pour l’instant, on a

créé 50 ou 60 systèmes différents. Un des grands succès de l’agriculture

traditionnelle primitive dans tous les pays du monde a été d’associer

plusieurs plantes entre elles. Cela permet de répondre à différents types

de variabilité économique. C’est donc un milieu tamponné qui répond à

un niveau moyen de production stable. Ces principes là, les agriculteurs

les connaissent. Il est alors plus facile, de par la tradition des petites

agricultures paysannes qui procèdent par biodiversité dans des espaces

limités, de monter des systèmes SCV dans ce contexte là plutôt que dans

celui de la monoculture dominante des grandes exploitations mécanisées.

D’ailleurs l’un des gros écueils techniques dans ces dernières a été de

récolter toutes les plantes ensemble de façon mécanisée. Cela crée des coûts

supplémentaires. C’est exactement ce que l’on ne veut pas engendrer dans

le contexte actuel ! Même avec des machines, les SCV permettent de sortir

de la monoculture (on ne peut pas faire de SCV en monoculture). On a ainsi

ramené un regain de biodiversité dans les agro-systèmes. Mais pour créer

tous ces systèmes dans des écologies et des contextes socio-économiques

différents, il faut avoir une démarche de naturaliste pour pouvoir apprécier

sous toutes ses formes (quantitatives, qualitatives, socio-culturelles) les

transformations des milieux physiques et humains qu’engendrent les SCV

dans leur évolution. Actuellement, nous sommes déconnectés de la nature

et il est urgent de remettre des naturalistes dans la nature car tout notre

avenir va en dépendre !

ƒ Quels sont les freins à leur diffusion

dans les pays développés ?

L.S. Il y a beaucoup d’arguments suivant les régions, les mentalités.

Pour un pays développé comme la France, je dirais en premier que la

France, comme l’Europe d’ailleurs, vit dans un nid douillet qu’on essaie de

maintenir. Dès 1992, je faisais des conférences disant aux agriculteurs qu’ils

allaient perdre leur système de primes. Ils ne me croyaient pas. Mais on y

vient ! Alors que des agriculteurs auraient tendance à abandonner, d’autres

ont décidé de préparer l’après PAC et cela depuis longtemps. D’abord

en réduisant leurs coûts intrants et en les appliquant de manière plus

raisonnée, puis en cherchant à réduire leurs coûts de mécanisation. Le SCV

est à la croisée de ces préoccupations et son adaptation par des agriculteurs

français comme J.C. Quillet* depuis 1994 a transformé les perspectives

de leurs exploitations : meilleure rentabilité fi nancière, régularité des

rendements, réduction des impacts négatifs sur l’environnement…

De manière générale, les subventions sont plutôt un frein à la

diffusion des SCV en France. Les contraintes peuvent être aussi liées à

une organisation inexistante pour réaliser le changement, à l’absence

de démonstration durable, pérennisée en amont avec une antériorité

suffi sante, etc. Et enfi n, je dirais que la maladie de ce début de siècle

est le manque d’action et d’engagement ! Le chemin de la démonstration

et des changements technologiques, c’est un engagement. On peut alors

prendre des risques majeurs. Il faut arrêter de parler et il faut agir ! Chaque

fois que l’on est protégé de tout, cela fi nit forcément mal. La vie n’est pas

comme ça.

ƒ Quelle perception ont les agriculteurs du changement de

message technique préconisé par les développeurs ?

Comment se passe ce changement de paradigme ?

L.S. C’est une question multi-facettes. Au Brésil par exemple, où les

exploitants sont jeunes (28 à 45 ans en majorité), ils sont ouverts au

changement. On a créé des associations de producteurs immédiatement.

Les gens ont l’avenir devant eux. Ils regardent devant eux là bas ! Cela aussi

c’est une donnée importante. En général, quand les gens sont contraints,

il y a changement. C’est quand ça va mal, que les choses vont très vite.

Parfois, en 1 an il faut qu’ils changent. Ils n’ont pas de crédits, que

peuvent-ils faire alors comme techniques pour survivre ? Les moins chères

d’abord ! C’est par cette porte que les SCV sont rentrés : par leurs qualités,

leurs économies sur les coûts de production et par leur facilité d’exécution.

Alors, les agriculteurs changent même s’ils ne sont pas pleinement

convaincus au début. Par contre, l’Europe va mal car nous sommes dans un

nid douillet, que nous avons tout ce qu’il nous faut et que nous pensons

que c’est éternel.

ƒ Que devrions nous faire pour que les SCV soient reconnus dans

les politiques nationales en France et en Europe en général ?

L.S. L’approche française devrait être :

1. D’abord intéresser et convaincre les élus. Les résultats actuels chez les

agriculteurs pionniers du SCV en France sont solides, établis, souvent

spectaculaires et reproduits dans beaucoup d’écologies en France. Des

économies sont réalisées : on ne pollue plus, les routes ne sont plus

endommagées par le ruissellement superfi ciel… On pourrait supprimer

rapidement 40% des primes actuelles !

2. Il faudrait aussi suggérer aux politiciens au plus haut niveau d’utiliser

les primes actuelles (ou en partie) avant leur suppression imminente,

pour aider au changement technologique. Une mesure concrète serait

d’attribuer les primes pour la conversion au SCV. Ce serait une bonne

incitation et l’agriculteur aurait alors moins peur. En effet, la peur «

d’essuyer les plâtres » lors de cette reconversion constitue le frein

principal à la diffusion du semis direct.

3. Pour informer et former les agriculteurs, il faut mettre en place des

plateformes pérennisées avec comparaison entre SCV et système de

culture conventionnel. Ces plateformes devraient d’ailleurs être payantes

pour les visiteurs. Cela financerait le surcoût nécessaire pour monter ces

petites unités régionales.

ƒ Y-a-t-il eu des progrès réalisés dans la prise

en compte des SCV dans les politiques des pays pilotes ?

L.S. Au Brésil, c’est évident : les restructurations économiques

successives ont conduit rapidement à promouvoir le semis direct grâce à

la réduction des coûts de production qu’il procure et qui a permis de hisser

l’agriculture brésilienne dans la mondialisation sans subventions. C’est

d’ailleurs allé plus loin que ça. Une dynamique intelligente d’associations

de semis direct pilotée par une fédération nationale très dynamique a

colonisé tout le pays. Dans les années 90, il a été demandé à l’EMBRAPA

(recherche brésilienne) au cours d’un grand événement (auquel assistaient

chercheurs, multinationales, ministres, associations) de s’intéresser au

semis direct comme un sujet majeur, prioritaire ! La recherche était, sur

ce thème, à la remorque du développement ! Ça a bougé tout de suite !

La recherche peut être parfois plus résistante au changement que les

agriculteurs ! À Madagascar et au Laos par exemple, pays représentatifs des

petites agricultures familiales, les SCV sont pris en compte dans les grandes

lignes d’action du gouvernement. C’est inscrit dans les directives générales

principales des politiques agricoles nationales.

« grâce aux SCV, on peut aujourd’hui cultiver des environnements que l’on ne pouvait pas aborder avec des techniques traditionnelles »

Lucien Séguy